Bret Easton Ellis, libre penseur

Bret Easton Ellis est de passage à Montréal à l’occasion du Salon du livre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Bret Easton Ellis est de passage à Montréal à l’occasion du Salon du livre.

Politiquement incorrect, libre penseur, esprit vif, drôle en personne comme il l’est dans ses livres — en dépit de la noirceur qu’on peut parfois y trouver —, Bret Easton Ellis manie avec un certain brio la désinvolture et l’autodérision.

L’écrivain américain, de passage à Montréal pour la première fois, se prête avec souplesse au jeu de l’entrevue, avec l’impression en cette journée grise de novembre d’être même un peu « en vacances » quand on le rencontre à son hôtel du Vieux-Montréal.

Né à Los Angeles en 1964, il est entré en littérature avec Moins que zéro (Bourgois, 1986), qui lui a donné à l’âge de 21 ans une petite célébrité — alors qu’il était encore étudiant dans une université privée du Vermont. Bret Easton Ellis y faisait le portrait d’une certaine jeunesse dorée de Los Angeles, génération désenchantée marquée par la drogue et l’alcool, l’hédonisme, le vide existentiel et le flou des identités sexuelles.

En 1991, après Les Lois de l’attraction, American Psycho et son personnage de Patrick Bateman, trader à Wall Street le jour, psychopathe meurtrier en série la nuit, l’écrivain frappait un grand coup. Un roman controversé dans lequel, avoue-t-il aujourd’hui, il était en réalité beaucoup question de lui-même, ce que les lecteurs de l’époque n’avaient pas lu, y voyant surtout une critique du capitalisme sauvage et du vide des années Reagan.

« Je pensais avoir écrit un roman expérimental que personne ne voudrait lire », raconte Bret Easton Ellis. Et nous voici. J’ai échoué », lâche-t-il, pince-sans-rire.

Depuis, il a enchaîné les romans et les collaborations au cinéma. Neuf ans après son dernier roman, Suite(s) impériale(s) (Robert Laffont, 2010), il publiait au printemps dernier White, une première oeuvre de « non-fiction », un livre né d’une série de podcasts et de textes plus anciens dans lequel il épingle avec intelligence et beaucoup de provocation certaines dérives de la société américaine : la politique identitaire, l’intolérance sur les réseaux sociaux, le nouveau « crime de pensée » et ce qu’il appelle sans fard la « culture des opprimés ».

Des vérités qui dérangent

À 55 ans, l’auteur d’American Psycho assume sans réserve son côté « c’était mieux avant », lui qui a grandi dans les années 1970 et 1980, à l’époque du livre, des salles de cinéma. Il dénonce la bien-pensance qui semble aujourd’hui avoir atteint les milieux, qu’ils soient politiques ou culturels. Sans hostilité ni états d’âme, il constate depuis quelques années une forme de dérive, une vague de fond de conformisme qui risquent de nous transformer peu à peu en « robots vertueux ».

À la sortie du livre aux États-Unis, on l’a vite accusé d’être misogyne, raciste, d’être un représentant du pouvoir blanc masculin dominant. « À la lumière des critiques hystériques que le livre a reçues, j’ai eu l’impression, dit-il, que j’avais fait la bonne chose, j’ai mis le doigt sur certaines vérités qui dérangent. »

Mais il rejette l’idée d’avoir écrit un livre courageux. « Je ne me sens pas particulièrement courageux, précise-t-il. D’abord parce que j’ai l’impression que beaucoup de gens pensent comme moi. Et parce que ce sont des choses dont je parlais depuis déjà longtemps. Certaines voix sont étouffées — je ne dis pas censurées —, et je constate qu’il existe aujourd’hui une certaine soumission à une série de règles corporatives. Je l’ai remarqué en travaillant à Hollywood. On nous dit maintenant : vous ne pouvez pas faire ça, vous ne pouvez pas représenter telle personne de telle façon, etc. »

Autres temps, autres moeurs

Dans le contexte social et politique, on peut se le demander, American Psycho aurait-il pu être publié aujourd’hui ?

« Jamais de la vie ! », lance-t-il. C’était un autre monde, il en convient. À présent, trop de gens se sentiraient offensés. Mais il pense aussi que la nouvelle génération, en grande partie, ne saisit plus les métaphores. « On lirait ça littéralement, plutôt que d’y voir une satire noire. On verrait une description de la misogynie comme un acte de misogynie. C’est la manière dont les gens voient l’art aujourd’hui, à travers un filtre idéologique. On dirait que l’époque numérique a tout aplati, on reste désormais à la surface des choses. »

Des propos avec lesquels tous ne seront sans doute pas d’accords, à l’évidence, mais qui sont exprimés avec un franc-parler qui est aussi rare que rafraîchissant.

De la même façon, sa manière de regarder la politique américaine a suscité des remous. Ses opinions — ou même son manque d’opinions — sur le 45e président des États-Unis, donnent de l’urticaire à ses détracteurs et à certaines personnes de son entourage.

C’est le cas de son copain, un millénial de la gauche libérale de trente-trois ans qui, comme bien d’autres, est en train de devenir fou à cause de Trump. « Trump a tout changé. Il force les gens à se ranger d’un côté ou de l’autre, même ceux qui ne veulent pas le faire. Et ensuite ils se font punir pour avoir pris parti. C’est un moment un peu fou. Et d’une certaine façon, Trump vient donner corps à tout ça. »

« Et pour tout dire, je m’en fiche un peu ! », ajoute-t-il, plus soucieux de préserver sa santé mentale qu’à empêcher la réélection du milliardaire.

Depuis son déménagement de New York à Los Angeles en 2006, s’il s’est fait plutôt rare comme romancier, Bret Easton Ellis a beaucoup travaillé dans l’industrie du cinéma, à titre de scénariste, de consultant ou de producteur. Et comme scénariste, il reconnaît avoir été parfois déçu du résultat (The Informers), d’autres fois plutôt satisfait (The Canyons). Mais trop souvent, il n’y a pas eu le moindre résultat — hormis le bon salaire qu’il en tirait. Comme ce scénario complet d’une série télévisée en douze épisodes qu’il avait écrit et qui est resté sur les tablettes.

Malgré les bonnes conditions, travailler à Hollywood, on l’imagine, peut engendrer son lot de frustrations. « Mais ça n’en vaut pas la paye », assure-t-il aujourd’hui, sans détour.

Mais l’antidote est peut-être à portée de la main. Une idée de roman est revenue le visiter pour la troisième fois depuis 2006. Et cette fois sera peut-être la bonne… « Je me suis réveillé ce matin en y pensant. »