Littérature québécoise - À tout prendre

L'été s'installe, les vacances approchent. Pour beaucoup, ce sera l'occasion longtemps attendue d'un «temps retrouvé» et de lectures choisies. Quoi lire? Au fil de quelques coups de coeur du Devoir, petite ponction dans la production québécoise des six derniers mois.

Les nymphéas s'endorment à cinq heures (Vents d'Ouest), de José Claer. En 1944, dans la grande maison familiale de Hameau-La-Fontaine près de Paris, en plein coeur du fracas de la guerre, une jeune fille rousse de 14 ans observe avec curiosité et gourmandise la vie éclore autour d'elle et en elle-même. Un petit roman rare et parfait, poétique et vivant, touché par la grâce d'une sensibilité à fleur de peau.

Humains aigre-doux (Marchand de feuilles), de Suzanne Myre, qui s'impose avec ce troisième recueil comme l'une de nos meilleurs nouvellistes. Son ironie impitoyable, son autodérision et son regard perçant nous renversent une fois encore dans ces petits «contes de la folie ordinaire».

Chant pour enfants morts (L'Effet Pourpre), de Patrick Brisebois. Dernier volet de sa trilogie dite «sinistre», traversée par les errances de jeunes adultes écorchés et d'autofiction. Cynisme et urbanité, poésie et dérision. Une voix forte de la jeune littérature d'ici.

Un petit pas pour l'homme (Québec Amérique), de Stéphane Dompierre. Après avoir quitté sa copine («En cinq mots: je ne t'aime plus. En quatre: j't'aime pus! En trois: c'est fini! En deux: j'décrisse!»), un homme dans la jeune trentaine passe par les cinq différentes phases du célibat — à commencer par celle du «taureau relâché, connue aussi sous le nom de phase du caniche en rut zignant sur la jambe du mononcle habillé propre qu'on ne voit pas souvent». Très Plateau Mont-Royal. À la fois léger, drôle et intelligent.

La Crevasse (Lanctôt), d'Isabelle Forest. Dans une petite ville d'Amérique latine secouée par un tremblement de terre, une histoire d'errance, de déchirements et de souvenirs enfouis. «Quelque chose de vertigineux et de puissant», écrivait Susanne Giguère à propos de ce premier roman poétique et prometteur.

Ataraxie (L'Effet pourpre), de Karoline Georges. Un curieux objet littéraire non identifié, petit bijou d'idéal esthétique dans un univers en décomposition. Une histoire un rien tordue de cheveux, de style et d'impassibilité, écrite dans une langue «hygiénique» et épurée.

Ï (i tréma) (L'Instant même), de Gilles Pellerin. Étrangement nommé. Un recueil de 84 nouvelles et autres courts «textes narratifs». Jeux de mots, exploration de l'univers de l'absurde, déconstruction du réel à travers l'écriture. «Une agilité toute musicale, une touche qui tinte comme une sonatine dans le style de cet auteur», commentait Louis Hamelin à propos de ces exercices ciselés d'imagination.

Du côté des essais littéraires

Quatre mille marches (Boréal), de Ying Chen. «Naître chinois au XXe siècle est à mon avis un grand malheur», écrit l'écrivaine, qui revient sur les circonstances de son départ de son pays natal et sur son choix d'écrire en français.

Iothéka (Boréal), de Robert Lalonde, où l'écrivain-comédien rassemble de courts textes tirés de ses carnets. Un peu comme il l'avait fait il y a quelques années avec Le Monde sur le flanc de la truite, Lalonde partage ses réflexions sur la manière de voir, de lire, d'écrire et de vivre. Exemple? «Chacun doit tracer sa vie comme il tracerait un chemin dans la brousse, la forêt vierge, les fardoches à perte de vue d'une savane.» En compagnie de Tolstoï, d'Henry Miller, de Thoreau, de Teresa d'Avila ou de Jean-Paul Riopelle. Stimulant.

Du coq d'Aquin à l'âne de Brébeuf

Pour terminer, un peu d'inédit avec La Taverne du coq à l'âne et autres contes, de Jean-François Bonin. De «petites histoires non conventionnelles et insolites», mélange consommé entre Edgar Allan Poe et Charles Perrault, s'il faut en croire l'auteur. Des contes gourmands et ludiques, une verve décoiffante. Iconoclaste et farceur, Bonin prête vie à quelques-unes de nos figures littéraires ou historiques importantes: Nelligan, Jacques Ferron, Nietzsche, le père Brébeuf, Hubert Aquin. Ce qui nous donne droit à une anecdote fantasmée à propos de l'oeil de verre d'Hubert Aquin, ramassé un jour de mars 1977 par une gamine dans l'herbe sale des jardins de Villa-Maria, «à côté d'un talus de neige noire».

L'auteur de La Vie et l'Îuvre d'Îdipe Roy (VLB, 1983) déploie en une cinquantaine de petits contes une prose alerte, de souverains jeux de mots et un délire verbal joyeusement contrôlé. «Il y a de cela quatre lustres, alors que les chiens et les caravanes passaient tard le soir en suçant des sucres d'orge, je me demandais fréquemment si je ne devais pas fonder une association pour me porter à la défense du mot "bizarre" qu'on trempait alors à toutes les sauces, et qui ne voulait plus rien dire du tout.» Tantôt drôle, tantôt énigmatique ou poétique.
1 commentaire
  • Ronald E. Laviolette - Abonné 13 juin 2004 00 h 04

    À tout prendre (04-6-12)

    Nous avons lu le livre «La taverne du Coq à l'âne et autres contes» de Jean-François Bonin et l'avons trouvé très original et très vivant. Nous partageons l'appréciation de Monsieur Christian Desmeules dans sa critique parue samedi le 12 juin dans Le Devoir ainsi que celle de Monsieur Réginald Martel de La Presse du 18 avril dernier.