Emmanuelle Favier: qui a peur de Virginia Stephen?

Emmanuelle Favier consacre à Virginia Woolf, née Stephen, un livre d’une poésie prenante à mi-chemin entre le roman familial et la biographie impressionniste.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Emmanuelle Favier consacre à Virginia Woolf, née Stephen, un livre d’une poésie prenante à mi-chemin entre le roman familial et la biographie impressionniste.

La littérature étant depuis des millénaires dominée par les hommes, le panthéon d’Emmanuelle Favier (Le courage qu’il faut aux rivières) a longtemps été masculin. Et Virginia Woolf, née Stephen, à qui elle consacre un livre d’une poésie prenante à mi-chemin entre le roman familial et la biographie impressionniste, a mis bien du temps à s’y tailler une place.

« J’avais intégré les préjugés d’une littérature masculine dont j’ai mis beaucoup de temps à me défaire, explique l’autrice, rencontrée peu avant sa venue au Salon du livre de Montréal pour promouvoir Virginia. Les livres que j’ai le plus lus, enfant et adolescente, c’était quand même ceux de la comtesse de Ségur et d’Agatha Christie, des littératures jeunesse et policière que l’on considère comme inférieures. Les belles voix littéraires, c’était celles des hommes. Quand on part de ça, comment s’autoriser à écrire quand on est une femme ? On a besoin de modèles et Virginia Woolf est arrivée à ce moment-là pour moi, au moment où j’étais en mesure de l’accueillir. »

Je suis devenue écrivaine et donc moi-même, j’ai découvert ma vision du monde en essayant de tracer la sienne. C’est mon sixième livre, mais c’est un peu mon premier livre. Mon premier livre avec cette conscience de soi.

Jeune, Emmanuelle Favier avait lu La promenade au phare, mais ce roman de Virginia Woolf lui paraissait un monde à défricher à la machette. Avait-elle donc peur de la romancière britannique qui participa à la révolution politique, sociale, morale et esthétique du début du XXe siècle ?

« On dit que la phrase de la pièce d’Edward Albee n’a rien à voir avec Virginia Woolf, et pourtant, elle fait sens parce que c’est quelqu’un qui fait peur, parce que c’est une littérature qui ne se donne pas d’emblée et aussi parce que c’est un personnage qui évoque la folie, le suicide et le féminisme. Oui, c’est une figure effrayante et il faut vraiment faire la démarche d’aller vers elle. Et là, on se rend compte qu’elle a un humour dévastateur et que sa littérature se donne comme la poésie, c’est-à-dire qui paraît obscure, mais pour laquelle il faut lâcher prise. »

Un certain 6 décembre

D’abord poète, nouvelliste et dramaturge, Emmanuelle Favier confie qu’il a fallu qu’elle devienne romancière afin d’aller à la rencontre de Virginia Woolf. Il a aussi fallu qu’elle mûrisse et développe une forme de féminisme.

«Virginia»

« Le féminisme est un mot que j’ai entendu et auquel j’ai commencé à penser avec le massacre de Polytechnique, quand j’ai commencé à travailler sur ces questions au Québec en 2006. Ça m’a pris 10 ans exactement puisque c’est en 2016 que j’ai commencé à travailler sur Virginia Woolf », révèle celle qui a écrit avec Anne Pépin une pièce sur la tuerie du 6 décembre 1989, Abeille 14.

L’autrice regrette de ne pas pouvoir prolonger son séjour au Québec pour la commémoration des 30 ans de la tuerie. Elle salue d’ailleurs le fait que Montréal a reconnu que celle-ci est un attentat antiféministe.

« C’était vraiment important qu’on change l’inscription sur la plaque. Au moment où je travaillais sur la pièce, je n’avais pas mesuré quel déni il y avait eu de cette dimension-là. En 1989, on avait voulu effacer le fait que c’était un féminicide. C’est donc très important de le faire puisqu’aujourd’hui, on comptabilise encore le nombre de victimes de féminicides. »

D’auteure à autrice

En plongeant dans le journal et la correspondance de Virginia Woolf, ainsi que dans les mémoires de son père, Leslie Stephen, en se perdant en contemplation dans les photos de famille, Emmanuelle Favier a non seulement revisité la jeunesse de la grande dame de lettres, elle s’est retrouvée à revisiter son propre jardin secret.

« J’ai utilisé mes angoisses d’enfant et mes accès de dépression et de mélancolie pour essayer de comprendre, d’approcher Virginia Woolf. On ne saura jamais qui elle était, et ce livre sert plutôt à comprendre qui on est. C’est un livre profondément égoïste. »

Si Emmanuelle Favier ne s’est ni identifiée ni fusionnée à celle qu’elle appelle son personnage, elle admet qu’elle a trouvé en elle une grande soeur, une guide. Mieux encore, Virginia Woolf lui a permis de venir au monde.

« Je suis devenue écrivaine et donc moi-même, j’ai découvert ma vision du monde en essayant de tracer la sienne. C’est mon sixième livre, mais c’est un peu mon premier livre. Mon premier livre avec cette conscience de soi. »

Un premier livre qui lui aura permis d’imposer le mot autrice : « Je pense que c’est l’une des premières fois, sinon la première fois, que ça se fait chez Albin Michel. Et on me l’a reproché. Je sais que ce n’est pas évident et qu’il y a beaucoup de gens que ça dérange, mais je pense qu’il s’agit uniquement d’une question d’habitude. Moi-même, je dois me forcer pour dire “autrice”. »

« Souvent, on utilise l’argument de la joliesse, ce qui est problématique pour deux raisons. D’abord, il n’y a pas de raison de dire qu’autrice, ce n’est pas joli. Et puis, on n’est pas forcément là pour faire joli. Un grand spécialiste de la langue française m’avait expliqué que le “e” d’auteure s’envole comme une brise légère. Or, nous, les femmes, avons encore besoin de taper le poing sur la table, d’être un peu dans la violence et l’agressivité », conclut l’autrice.

Emmanuelle Favier sera au Salon du livre de Montréal du 22 au 24 novembre.

Virginia

Emmanuelle Favier, Albin Michel, Paris, 2019, 304 pages