«C’est par les failles que jaillit la lumière», rappelle Biz

Pour bouleverser les idées préconçues sur le vécu et les motivations des criminels, l’écrivain fait s’entrechoquer les univers opposés que sont la forêt, la prison et le village.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour bouleverser les idées préconçues sur le vécu et les motivations des criminels, l’écrivain fait s’entrechoquer les univers opposés que sont la forêt, la prison et le village.

On peut être sur la terre ferme et néanmoins sentir le sol s’ouvrir sous ses pieds. On peut être en sécurité en plein cœur de la forêt et se noyer dans les profondeurs abyssales du désarroi.

Cette proposition est au cœur du septième roman de Biz, Les abysses, qui raconte la descente aux enfers de Catherine, une jeune femme dont le père, surnommé le « boucher de Baie-Comeau », a été condamné à dix ans de détention dans la prison à sécurité maximale de Port-Cartier.

Loin de se limiter à ces prémices sombres, le récit, grandement inspiré des films noirs américains, est traversé de lumière, reposant avant tout sur l’amour et le sacrifice d’un homme pour sa fille. Le rappeur de Loco Locass dédie par ailleurs le livre à la sienne, Alice.

« Je pourrais demander à tous les parents de mon entourage et la réponse serait unanime. Si on pouvait sauver ou protéger notre enfant en coupant notre bras, on le ferait sans hésiter. J’ai voulu explorer cette absence de limite, en la poussant à l’extrême », raconte l’écrivain, attablé dans un café de l’avenue Laurier, à Montréal.

La beauté des paysages de la Côte-Nord et de ses deux divinités perce à maintes reprises les nuages du désespoir et de l’incompréhension : l’immensité du fleuve, immuable et mouvant, l’odeur et les sons familiers de la forêt boréale, la richesse, la résilience et l’humour des communautés innues font figure de pilier dans l’univers effondré de la protagoniste.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

« Je n’ai pas la prétention d’écrire des romans engagés. Toutefois, j’essaie toujours, dans mon humble mesure, de redonner un peu du Québec aux Québécois. En plus de promouvoir un territoire qu’on visite très peu, j’ai voulu nous décoloniser jusque dans notre imaginaire judiciaire. »

L’écrivain a donc consulté plusieurs avocats et spécialistes pour décortiquer les étapes et les procédures juridiques, tenant compte de détails infimes et révélateurs, des conséquences d’une contamination de la preuve à la couleur des uniformes des prisonniers. « Au Québec, les détenus ne sont pas vêtus d’uniformes orange, comme sur Netflix, mais bien de bleu. C’est important qu’on puisse se voir, se projeter, se refléter avec justesse, et raconter aux francophones qui peuplent chacun des cinq continents ce qui se passe ici. »

Une histoire à rebours

Conçu à la manière d’une tragédie grecque, le roman, divisé en trois actes à la chronologie inversée, laisse dès les premières pages peu d’incertitude sur son sinistre dénouement. Or, par la voie des chemins tortueux et téméraires qui y conduisent, Biz parvient à susciter l’engagement et l’empathie du lecteur, bousculant avec fracas nos préjugés au passage.

« Je me suis inspiré des films d’horreur avec un montage alterné, où on voit à la fois les actions du personnage principal et celles du tueur. Ce procédé ne nuit pas à la tension et au désir de connaître la suite. Au contraire, il permet d’impliquer davantage le lecteur, de lui donner le scénario pour qu’il réalise son propre film. »

Pour bouleverser les idées préconçues sur le vécu et les motivations des criminels, l’écrivain fait s’entrechoquer les univers opposés que sont la forêt, la prison et le village, accentue les contrastes entre les personnages, et déploie avec ironie des clichés détenant pourtant leur part de vérité.

Je n’ai pas la prétention d’écrire des romans engagés. Toutefois, j’essaie toujours, dans mon humble mesure, de redonner un peu du Québec aux Québécois. En plus de promouvoir un territoire qu’on visite très peu, j’ai voulu nous décoloniser jusque dans notre imaginaire judiciaire.

 

Chacun des trois actes du récit est associé à une zone de profondeur océanique, mine de métaphores et de bigarrures de style, laissant place à trois perceptions différentes du duo père-fille : la pitié, le doute et la compréhension.

La troisième partie correspond à la zone photique, la surface, où la lumière éclaire les faits et où l’intrigue peut enfin connaître sa résolution.

Le deuxième acte concorde avec la plaine abyssale, cette étendue sans fin, sans lumière ni végétaux, où les charognards se repaissent des lambeaux de cadavres blancs comme neige qui atteignent le fond. Ces charognards représentent les journalistes « qui flairent le sang et se dirigent en troupeau à la carcasse », et la faune active des réseaux sociaux « bien mal équipée, mais déterminée à inverser les prémisses bourreaux-victimes et à faire un procès coûte que coûte ».

Le début du récit, pour sa part, est assorti à la zone hadale, à 11 000 mètres de profondeur. « On y trouve des créatures abyssales fascinantes, transparentes, cartilagineuses, bioluminescentes. Comme les prisonniers, ils sont laids et on s’y intéresse peu. Mais c’est dans les bas-fonds que les êtres sont les plus transparents et les plus lumineux. Comme le disait Leonard Cohen, c’est par les failles que jaillit la lumière. »
 

Biz prendra part à la discussion « Des voix fortes, des mots qui riment à quelque chose » avec Jérémie McEwen, Webster et Akena Okoko au Salon du livre de Montréal, le vendredi 22 novembre à 19 h 35. Il participera à une séance de dédicaces les 23 et 24  novembre.  

Critique de «Les abysses»

L’imaginaire empathique et érudit de Biz lui confère un don particulier : celui de créer des histoires qui peuvent à la fois convaincre les gens peu friands de lecture de se laisser happer par ses intrigues passionnantes et intrigantes, et enchanter les connaisseurs par leur souci du détail et les revendications et réflexions adroites et astucieuses qui y sont dissimulées. Les abysses ne fait pas exception à la règle. Ce septième roman raconte la descente aux enfers de Catherine, une jeune femme à la dérive, habitée par un secret indicible, dont le père est enfermé entre les murs de la prison à sécurité maximale de Port-Cartier. Michel Métivier, surnommé « le boucher de Baie-Comeau », ne doit pas en sortir avant une dizaine d’années. Dans une narration à rebours prévisible, mais habilement construite, l’écrivain compose le fil tendu d’un récit psychologique dont l’apogée n’est révélé qu’à la toute dernière ligne. Un suspense sombre, traversé d’observations sur la lutte des classes, l’apport du territoire dans la consolidation d’un peuple et les travers de la sphère médiatique.

Les abysses

★★★

Biz, Leméac, Montréal, 2019, 144 pages