La fin du monde est dans ton livre

Un puissant parfum de fin du monde recouvre l’actuelle saison littéraire, où les livres figurant des sociétés ayant survécu à la catastrophe, ou s’apprêtant à l’affronter, se multiplient.
Photo: Dorian Danielsen Un puissant parfum de fin du monde recouvre l’actuelle saison littéraire, où les livres figurant des sociétés ayant survécu à la catastrophe, ou s’apprêtant à l’affronter, se multiplient.

Parmi le flot de mauvaises nouvelles s’échouant quotidiennement sur la berge de notre actualité surgit parfois — c’est rare, mais ça arrive — matière à se réjouir. La barrière corallienne du Belize a été retirée de la Liste du patrimoine en danger de l’UNESCO, apprenait-on en juin 2018, preuve que des lois environnementales strictes ont d’autres effets heureux que celui d’apaiser la juste colère des militants écologistes.

Les cyniques, comme l’écrivaine J. D. Kurtness, diront bien sûr qu’il ne s’agit là que d’un bref intermède de conscience collective, que la décadence reprendra un jour ses droits et qu’il en faudra, de l’ingéniosité, pour renverser ses ravages.

Dans Aquariums, son second roman, une jeune biologiste parvient ainsi à « reproduire les conditions de vie du récif de corail du Belize » qui, dans un avenir pas si lointain, a été décimé. La voilà bientôt recrutée par le Programme des Nations unies pour l’environnement afin de participer à une mission de 18 mois au nord du Nord, où elle devra cette fois tenter de reproduire l’écosystème arctique, malmené par les changements climatiques.

Le problème ? Pendant que cette brigade de scientifiques tente de réparer le gâchis, une infection éclate partout au Sud et engendre des pertes humaines d’une ampleur historique. Frontières fermées, moratoire sur la navigation commerciale et le trafic aérien, panique généralisée : c’est peut-être la fin, et ces scientifiques n’y peuvent rien.

« La raison pour laquelle on se raconte des histoires, c’est pour expliquer le monde, et dans Aquariums, je me sers d’une histoire pour expliquer ce qui pourrait arriver », confie J. D. Kurtness, dont il s’agit de la première fiction d’anticipation. « C’est tellement abstrait, le réchauffement de la planète, un degré, deux degrés d’augmentation de la température. Qu’est-ce que ça va vouloir dire dans 35 ans ? On est incapables de concevoir le problème. »

Geste de grossissement

Mais le roman, lui, le peut, à sa manière. Bien qu’elle répète avoir d’abord souhaité écrire une bonne histoire, et surtout pas exacerber l’écoanxiété de ses lecteurs, J. D. Kurtness reconnaît que la littérature peut, à l’instar de la science, mais avec des moyens complètement différents, jouer le rôle de messager en montrant à l’humanité ce qui l’attend si elle s’entête à croire que tout baigne.

Un puissant parfum de fin du monde recouvre d’ailleurs l’actuelle saison littéraire, où les livres figurant des sociétés ayant survécu à la catastrophe, ou s’apprêtant à l’affronter, se multiplient. C’est dans les ruines que se déploient Oshima (Alto) de Serge Lamothe ou La trajectoire des confettis (Les Herbes rouges) de Marie-Ève Thuot. C’est rien de moins que l’Apocalypse (avec un a majuscule !) qu’attend l’Église du Souffle dans L’enlèvement (Triptyque) de Damien Blass. C’est partout dans le recueil de nouvelles Zolitude (Boréal) de Paige Cooper, l’appréhension de notre éventuelle extinction. Le dramaturge Guillaume Corbeil réécrivait même récemment Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

Amplifier les inquiétudes

Apparu au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, le roman d’anticipation aura d’emblée la particularité d’entretenir un lien étroit avec le discours social et d’amplifier ce que l’actualité couve d’inquiétudes. Autrement dit : parler de l’ici-maintenant en se projetant dans un ailleurs temporel. L’anticipation procéderait ainsi d’un « geste de grossissement », illustre l’auteur, chercheur et chargé de cours à l’UQAM David Bélanger, contrairement à la science-fiction où la relation entre l’univers imaginaire que propose une œuvre et le contexte au cœur duquel cette œuvre émerge est souvent ténue.

C’est notre vision du futur, forcément, que cristallisent ces représentations plus ou moins angoissées de ce qui nous pend au bout du nez. « Comme les ingénieurs vont penser le pire usage que quelqu’un pourrait faire d’un objet, pour écrire dans les instructions de ne pas faire ça, il y a en littérature cette idée que l’écrivain a le pouvoir d’imaginer le pire », poursuit Bélanger. Imaginer le pire, et peut-être même le prévenir ?

Tout comme au début du XXe siècle, qui verra foisonner les fictions habitées par la peur des dérives du radium (!), le roman d’anticipation demeure aujourd’hui indissociable des innovations scientifiques et technologiques.

C’est le cas de Buzzkill, de Bruno Massé, satire acide mettant en scène un trio d’amis — un publicitaire, un comédien et une gourou de la psycho-pop — obnubilés par leur téléphone intelligent. Pendant que ces jeunes gens branchés s’occupent à s’étourdir et à ridiculiser ceux qui autour d’eux subissent les conséquences de leur insouciance et leurs privilèges, des milliers de Réalistes, un mouvement révolutionnaire pour qui les valeurs fondamentales de l’humanité seraient l’empathie et la solidarité, se préparent à descendre dans les rues.

Un procès de la fuite

Pour Massé, aussi géographe et militant, l’effervescence actuelle autour des fictions d’anticipation serait une nouvelle preuve que, comme l’observait le critique littéraire américain Fredric Jameson, « il est plus facile de penser la fin du monde que la fin du capitalisme ».

« En tant que géographe, je suis censé être ancré dans le réel et j’ai l’impression que notre société, elle, fuit constamment le réel, regrette-t-il. Mon livre, c’est un procès de la fuite. C’est une façon de regarder directement, mais avec humour, ce que notre société a de plus grave comme problèmes, parce qu’on ne va jamais régler le problème si on n’est pas prêt à le regarder. C’est de considérer la réalité qui peut nous donner de l’espoir, pas envoyer des pensées dans l’univers ou “liker” un post sur Facebook. »

En 1931, Emmanuel Desrosiers annonçait dans La fin de la Terre, un des premiers romans d’anticipation québécois, que la prophétie de son titre pourrait survenir en 2040. Son personnage principal s’activait néanmoins à contrecarrer ce scénario.

« C’est un récit épique, avec un héros capable de prendre les choses en main ! rappelle David Bélanger. Tous les grands scientifiques sont réunis à Montréal pour sauver la planète. Alors qu’aujourd’hui on met de moins en moins en scène les dirigeants qui essaient de faire quelque chose et de plus en plus les gens qui subissent. Ça parle de notre impuissance, de notre résignation : on subit la fin du monde plutôt que de tenter de l’empêcher. »

J. D. Kurtness sera au Salon du livre de Montréal les 23 et 24 novembre. 

Aquariums // Buzzkill

J. D. Kurtness, L’Instant même, Québec, 2019, 160 pages // Bruno Massé, Québec Amérique, Montréal, 2019, 264 pages