«La tentation du pardon»: trois jours à Venise

Donna Leon à Venise. On aime ou on déteste ses minutieuses descriptions des moindres recoins de la Sérénissime.
Gina Doggett Agence France-Presse Donna Leon à Venise. On aime ou on déteste ses minutieuses descriptions des moindres recoins de la Sérénissime.

On aime Donna Leon ou, au contraire, on ne peut pas supporter sa description minutieuse des moindres recoins de la Sérénissime. Ceux et celles qui la vénèrent liront cette 29e enquête du commissaire Guido Brunetti avec délectation en ayant l’impression de passer trois jours à Venise, quelque part dans l’humidité de la fin novembre.

Pour les autres, rien à faire : il arrive si peu de choses ici — pas même de cadavre, de sang ni même d’acqua alta — qu’ils seront tentés d’abandonner Brunetti à ses considérations sur le brouillard alors qu’il sort du vaporetto no 1 pour se diriger vers la vice-questure. Pourtant, on sera bientôt confronté avec lui à une terrible machination, une sorte de honteuse magouille visant à exploiter, encore une fois, les plus démunis…

Le vertige du banal

Alors que novembre s’installe, donc, que Scarpa joue subtilement des coudes et que la signorina Elettra continue à mettre son nez un peu partout, on trouve en pleine nuit un homme inconscient, la tête fracassée, près du Ponte del Forner. Transporté à l’hôpital, l’homme s’installe dans un coma profond. Brunetti et la commissaire Griffoni se mettent en chasse.

 

Très vite, Brunetti relie le blessé à une collègue de Paola qui lui a rendu visite plus tôt : le signor Gasparini est en fait son mari et le duo de policiers tient sa première piste après une visite chez lui. Il s’agit d’une série de coupons retrouvés dans ses affaires, des reçus émis par une pharmacie du centre-ville à la vieille tante de Gasparini. C’est à partir de ces quelques coupons que Brunetti et Griffoni mettront au jour un odieux trafic visant à exploiter les vieilles personnes atteintes d’Alzheimer, de Parkinson ou de maladie mentale.

Ce qu’il y a encore une fois d’admirable dans cette histoire, c’est qu’elle se construit, prend forme et trouve sa conclusion à partir d’observations sur les aspects constamment changeants de la vie ordinaire. La finesse du regard de Donna Leon est ici à son apogée. À l’extérieur, en surface, il ne se passe strictement rien : devant l’affaire qui l’occupe, Brunetti s’interroge et, le plus souvent, suggère des pistes de recherche à la signorina Elettra qui se met à fouiller dans son ordinateur. On a déjà vu plus trépidant…

Quand cela ne se termine pas par une grande discussion avec Paola, le commissaire poursuit sa réflexion, seul ou avec d’autres, au rythme de ses longues promenades dans le labyrinthe des petites ruelles et des campi vénitiens. Là, devant un pont ou un palais faisant remonter des souvenirs de son enfance, dans le brouillard ou sous une percée de soleil illuminant une façade plusieurs fois centenaire, Brunetti est de plus en plus frappé par la petitesse des motifs qui poussent les gens à mal agir. Et, un peu à l’instar de Gasparini, on le trouve littéralement assommé par le vertige du banal.

Parviendra-t-il à s’en remettre ?

Extrait de «La tentation du pardon»

— C’est malhonnête de pousser des personnes âgées à dépenser une centaine d’euros en produits de beauté chaque mois, répondit-elle fermement. Mais voler et tromper sont désormais des pratiques si banales que nous sommes prêts à passer outre tout délit mineur, comme si ce n’était pas immoral. Il existe une loi, je crois, qui dispense de prison ceux qu’on condamne à trois ans ou moins ?

— Plus ou moins, oui.

— Réfléchis à l’Antigone que tu es en train de relire. Qui a raison ? Antigone ? Créon ? Elle ne fait de mal à personne, mais faudrait-il pour autant l’autoriser à violer la loi ? Elle déclare qu’elle obéit à la loi des dieux et qu’elle fait ce que l’humanité estime juste. Elle peut donc enfreindre la loi humaine ?

Brunetti gardait le silence. Il n’avait pas de réponse, Antigone non plus. La pièce posait des questions et demandait aux lecteurs d’y réfléchir, d’y répondre eux-mêmes, s’ils osaient. Paola poursuivit : « Si elle avait insisté pour enterrer deux ou trois frères, aurait-elle été plus courageuse ou plus noble ? Ou, aux yeux de Créon, son crime aurait-il été deux ou trois fois plus grave ?

Brunetti leva les mains pour signifier son incapacité à se prononcer.

« C’est pour cela que les gens aiment les romans, conclut Paola à sa grande surprise. Dans la plupart des romans, les choses leur sont expliquées par un narrateur. On leur dit pourquoi les personnages ont fait ce qu’ils ont fait. Nous sommes habitués à cette voix qui oriente notre pensée. […] C’est trop facile. Et en fin de compte, c’est tellement différent de la vie, tellement faux.

— Pourquoi ?

— Parce que dans la réalité, il n’y a pas de narrateur…

La tentation du pardon

★★★★

Donna Leon, traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy — Noir, Paris, 2019, 320 pages