«À la première personne»: Alain Finkielkraut aidé par son humour

Tourné vers le passé, l’essayiste français, soucieux de la beauté du monde et non pas de sa simple survie, s’approche de l’esthétisme de Marcel Proust.
Éric Feferberg Agence France-Presse Tourné vers le passé, l’essayiste français, soucieux de la beauté du monde et non pas de sa simple survie, s’approche de l’esthétisme de Marcel Proust.

Le 20 septembre dernier, à l’antenne de France Inter, Alain Finkielkraut déclarait : « Nous avons mieux à faire pour sauver ce qui peut l’être de la beauté du monde que de nous mettre au garde-à-vous devant Greta Thunberg et les abstraites sommations de la parole puérile. » À la militante, qui, au nom de la science, prévient l’ONU d’« une extinction de masse », il préfère « ceux qui préconisent une écologie poétique ». Là est le problème.

Tourné vers le passé, l’essayiste français, soucieux de la beauté du monde et non pas de sa simple survie, s’approche de l’esthétisme de Marcel Proust, influencé par l’écrivain britannique John Ruskin (1819-1900), contempteur du manque de splendeur de la civilisation industrielle. Il sous-estime le réchauffement climatique, le grand péril selon Greta Thunberg et la journaliste américaine Elizabeth Kolbert, qui a gagné en 2015 le prix Pulitzer de l’essai pour son livre The Sixth Extinction.

 

À ceux qui le traitent de réactionnaire à cause d’attitudes semblables, Finkielkraut réplique par des confidences dans son court essai À la première personne. Il y résume la situation : « Au fanatisme islamique, la France et l’Europe répondent par le nihilisme égalitaire. Depuis La défaite de la pensée, je m’efforce de combattre l’un sans rien céder à l’autre. La bataille n’est pas gagnée. On peut même affirmer, sans verser dans le catastrophisme, que les chances de succès sont minces. »

Pour montrer que le mépris à son endroit vient de haut, il cite le philosophe prestigieux Alain Badiou, professeur émérite de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, qui voit en lui « l’académicien du suprématisme occidental », venu « des profondeurs abyssales de la pire réaction ». Ce jugement se comprendrait si l’on prenait au pied de la lettre l’épilogue du livre de Finkielkraut : « La réconciliation avec la pluralité humaine n’a pas eu lieu. Et cet échec tient à la démocratie elle-même. »

Mais l’autodérision sauve l’auteur aux yeux des démocrates sourcilleux. Il cite une phrase de Georges Bernanos, écrivain qu’il admire : « Il y a des vérités qu’on ne saurait dire, ni même écrire, en habit de carnaval. » Finkielkraut a pourtant, après de longues hésitations, accepté d’entrer à l’Académie française, de revêtir cet habit de carnaval, l’habit vert, et de porter l’épée. Pour le faire, son fils lui a rappelé que ses parents juifs polonais, survivants de la Shoah, seraient fiers de lui.

La défense de l’État d’Israël porte Finkielkraut à s’insurger contre une gauche qui voit dans le sionisme un racisme antiarabe. L’humour tempère sa fureur lorsqu’il cite le romancier juif américain Philip Roth à propos des « pogroms » du New Jersey : « Il faut aller au cabinet de chirurgie esthétique où les filles se font refaire le nez. C’est là que le sang juif coule… » Pour venger ce sang, Finkielkraut ne peut que brandir son épée d’académicien.

 

Extrait d’«À la première personne»

Depuis quelque temps déjà, ce label d’infamie est épinglé par l’intelligentsia “progressiste” sur tout ce que j’ai le malheur de dire ou d’écrire. Pour les universitaires, les écrivains, les journalistes et les artistes qui opposent leur sens de l’hospitalité au choix de la fermeture, je suis, du fait de mon chagrin patriotique et de mon rapport à Israël, ce qu’on appelait en d’autres temps : un scélérat.

 

À la première personne

★★★

Alain Finkielkraut, Gallimard, Paris, 2019, 128 pages