«Pour nous libérer les rivières»: l’art comme allume-feu

Hugo Latulippe se place  au centre  des lignes  de force de notre époque pour défendre l’idée que  l’art est un formidable véhicule pour éveiller les consciences.
Paul Chiasson La Presse canadienne Hugo Latulippe se place au centre des lignes de force de notre époque pour défendre l’idée que l’art est un formidable véhicule pour éveiller les consciences.

Petite plaquette de courts chapitres au titre joliment métaphorique, Pour nous libérer les rivières n’est pas seulement un plaidoyer. C’est aussi, dans sa mesure, une petite bombe sur les chemins faciles tracés devant soi et devant le « nous » entendu comme société. Où faut-il chercher et trouver le sens, aujourd’hui, dans un monde accablé par les urgences ? Pour le cinéaste Hugo Latulippe, la force la plus apte à faire dévier nos esprits et nos corps de leurs axes, à nous affranchir, c’est l’art.

Ce seizième essai de la collection Documents, lancée en 2012 par Atelier 10, tombe à point : Hugo Latulippe se place en effet au centre des lignes de force de notre époque (rationalité, destruction de la nature, consommation) pour défendre l’idée que l’art est un formidable véhicule pour éveiller les consciences, rétablir les liens perdus et donner l’envie d’agir. Aucun ton moralisateur ici, bien que son regard sur le « nous » soit sévère et sans filtre : porté par une poésie viscérale, cet essai personnel se revendique « du monde de l’intuition et des sentiments », une posture concrète et sincère qui se révèle, au fil du texte, bien plus efficace que n’importe quel ouvrage universitaire.

 

Comme point de départ de son discours, Hugo Latulippe revient sur sa propre initiation à l’art, vu non comme un divertissement mais comme un éveil, un miroir. « Léolo catalyse ma colère de jeune adulte. Il nomme le malaise de la civilisation que je sens dans ma chair, avec poésie », se remémore le cinéaste, que le film de Jean-Claude Lauzon, sorti en 1992, a violemment sonné. Cette première révolte, il ne l’a jamais oubliée — à preuve, elle a généré cette réflexion… plus de deux décennies plus tard.

En six chapitres, qui font l’effet de vagues d’idées habilement déployées, Hugo Latulippe pèle couche par couche l’enveloppe qui brouille notre rapport à l’art en rayonnant du cœur au territoire, à l’identité, au sacré, au politique — car la désobéissance, qu’il préconise, est éminemment politique. « L’art est un peuple qui se permet de réfléchir à voix haute », statue-t-il, évoquant notamment le lien causal entre le recul de l’art et celui de la démocratie. Sa démarche n’est d’ailleurs pas qu’individuelle : pour nourrir sa pensée, le cinéaste a discuté avec une vingtaine d’artistes québécois (dont Véronique Côté, Hélène Dorion et David Goudreault), dont la parole, sous forme de citations, fait écho à la sienne.

Si son propos est vaste et forcément très dense, ce qui donne à l’occasion le sentiment d’avoir seulement survolé un enjeu, Hugo Latulippe reste d’une remarquable cohérence et donne à sa colère une juste ambition. Si la norme et le confort appauvrissent les intérieurs, et si les intérieurs ne produisent plus d’étincelles, comment allumera-t-on le feu général nécessaire pour libérer ce que nous sommes et voulons être ? D’où son appel à l’action, égrené en verbes comme une psalmodie : il faut s’armer d’art et oser, douter, résister, inventer, désarçonner, refonder.

Hugo Latulippe sera au Salon du livre de Montréal le 23 novembre.

 

Pour nous libérer les rivières

★★★★

Hugo Latulippe, avec des oeuvres de Stéphanie Robert, Atelier 10, Montréal, 2019, 96 pages