La totalité, c’est louche

L’auteur, psychologue et psychanalyste Nicolas Lévesque
Valérian Mazataud Le Devoir L’auteur, psychologue et psychanalyste Nicolas Lévesque

Dans Les clans de la Lune alphane, publié en 1963, Philip K. Dick imagine une planète colonisée afin d’accueillir des Terriens atteints de troubles psychiatriques. Finalement laissés à eux-mêmes, ceux-ci érigent en castes une société de malades belligérants. Dans Je suis vivant et vous êtes morts, biographie romancée de Dick, Emmanuel Carrère aborde ce roman où les psychoses sont observées sous l’angle de la survie. L’auteur de Limonov y met en avant deux concepts : idios kosmos (la « vision singulière de l’univers ») et koinos kosmos (le soi-disant « univers objectif »).

Ces deux termes, le psychologue et psychanalyste Nicolas Lévesque les reconnaît, intrigué, alors que Le Devoir déroule sous ses yeux un tapis d’ouvrages — tarot d’intertextualité que son plus récent essai, Phora. Sur ma pratique de psy, a brassé, un peu par hasard. Parmi ces livres : Ce que dit l’écorce, que Lévesque a coécrit avec Catherine Mavrikakis ; Du fond de mon arrière-cuisine, de Jacques Ferron ; et La vie sexuelle de Catherine M., de la critique d’art Catherine Millet.

Le premier n’a pas vraiment de secret pour Lévesque. Le deuxième est l’un de ses livres de chevet. Le troisième, il ne l’a pas encore lu, mais un passage le frappe : « [C]e livre fut le moyen d’exposer le modèle unique de ma singularité […] il a consommé la séparation entre le sujet du livre et son auteur et il permet leur cohabitation en parfaite intelligence. » Et si quelqu’un, quelque part, venait de résumer à la fois la plus récente entreprise littéraire et la pratique de psy de Nicolas Lévesque ?

À bas la linéarité

Au moment où l’homme de 45 ans lève les yeux du livre de Catherine Millet, une première observation brise la glace : « Phora est plein de sucre, mais on y cherche les bibittes. » Lévesque sourit. C’est que son livre, qui s’ouvre sur les mots « Depuis que je n’écris plus, la Terre continue de tourner », met en scène des observations compilées durant un mois de pratique. Un mois au cours duquel il s’est interrogé sur son travail et a brossé le portrait, par petites et grandes fulgurances, du type de séances qui se déroulent dans son bureau — où, pour une raison qu’on s’explique mal, plusieurs patients semblent enclins à lui offrir des pâtisseries, du chocolat et autres aliments forts prisés des bactéries cariogènes. « Je connais bien les limites de l’éthique et de la déontologie. J’ai eu le courage d’écrire ce livre, mais je ne suis pas à 100 % sûr de mon affaire », explique-t-il, ajoutant qu’il a aussi rédigé son ouvrage pour les psys. L’idée n’était pas de creuser les troubles de ses patients, mais plutôt d’affirmer l’importance de la singularité dans son approche.

Tâcheron du cimetière traumatique de l’inconscient, Lévesque affirme avoir été défroqué par sa pratique, un brin à l’image de son père, qui a (effectivement) défroqué lors de sa psychanalyse. « Ma pratique a défait le côté théorique. La théorie ne peut tenir trop longtemps devant le réel », croit-il.

D’ailleurs, la théorie et les écoles de pensée, Lévesque s’en méfie. « Je n’aime pas les grandes explications totalisantes où tout un système est parfaitement emboîté. Je trouve ça louche, la totalité. J’aime que mon quotidien soit fragmenté. » Si la vie de psy de Nicolas Lévesque est ponctuée de séances à durée fixe, sa pratique d’écriture en est une de fragments sans longueur prédéterminée.

« Ça vient contrer l’idée qu’un être humain est nécessairement cohérent dans sa vie et sa pensée », soutient l’homme dont l’occupation est avant tout d’éponger un crachin constant d’évocations.

Aragon affirmait que le « style noble de la pensée » est une chose que nient les psychologues. À ce titre, Nicolas Lévesque n’est peut-être pas loin du « fou d’Elsa ». En rupture de ban avec les chapelles, il est de ceux qui croient notamment que la psychanalyse s’est tuée avec des guerres d’écoles. « Il y a quelque chose de classiquement gars dans le fait de vouloir appartenir à une équipe. À mon avis, les femmes et le féminisme ont à un certain point permis de repenser la singularité. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

À ces guerres d’écoles (« tel grand Phallus [a] pensé avant moi, ma réalité confirme sa théorie »), ajoutons l’évolution du rôle du psychanalyste. Comme l’écrit l’auteur : « Il est fort possible que le mot “psychanalyse” ne soit plus le meilleur pour qualifier ce que je fais. » Il précise que celui-ci a été récupéré par une société rationalisante qui entretient le fantasme de résoudre des énigmes. Un type de « péché du savoir » qui se reproduit régulièrement dans son bureau : « Les patients sont désarçonnés de voir que la psychanalyse n’est pas une affaire de singes savants. Et pour être honnête, souvent, le psychanalyste inquiet sort ses gros concepts afin de justifier son prix… »

Le devenir-machine

Aux yeux de Lévesque, si la psychologie humaine s’est développée dans les pays riches, c’est avant tout parce que l’ennemi est généralement considéré comme une menace interne, alors que, dans les pays pauvres, celui-ci est perçu comme une menace externe. Le problème de ce type de raisonnement signifie qu’ultimement, toute idée d’un inconfort psychique se révèle culpabilisante. C’est le mythe de l’Amérique (et du « marketing inspirationnel ») où le quidam motivé peut réussir avec un peu de bonne volonté. « C’est aussi l’idée que si ça ne marche pas, c’est de ta faute, car ça ne peut pas être celle de la société », ajoute Lévesque.

L’homme dont la thèse de doctorat portait sur le deuil avoue d’ailleurs avoir vu beaucoup d’idées suicidaires naître sous l’effet d’un contact perdu non pas avec la vie, mais avec le vivant. Une observation qui n’est pas sans rappeler les mots de Jacques Ferron dans Les salicaires : « Vous aviez oublié qu’on peut mourir en continuant de vivre, se survivant sur terre comme en enfer… »

À des lieues de la psychologie normative des courants « psycho-pop », proposant des solutions générales à des problèmes particuliers, Lévesque croit que la médecine, tout comme la psychologie, devrait être plus politique afin de comprendre les maux et les répercussions d’un monde de plus en plus machinal. « Je pense qu’avant, on était dans la culpabilité, on était en lutte contre des autorités restreignantes. Aujourd’hui, les gens font face à l’absence de limites. On est dans l’angoisse et la dépendance. Le “devenir-machine” nous rend malades. »

Sur ces mots, une main glisse en direction de Je suis vivant et vous êtes morts, placé à quelques centimètres de Lévesque. Quelque part dans ce roman, Emmanuel Carrère parle d’un livre de Frederic Brown dans lequel une équipe de scientifiques construit un ordinateur géant où toutes les données du monde sont enfournées. Un jour, on pose à la machine une première question : « Dieu existe-t-il ? » La réponse ne se fait pas attendre : « Maintenant, oui. »

Vous auriez dû voir le sourire de Nicolas Lévesque.

Nicolas Lévesque sera au Salon du livre de Montréal le 23 novembre.

Il y a quelque chose de classiquement gars dans le fait de vouloir appartenir à une équipe. À mon avis, les femmes et le féminisme ont à un certain point permis de repenser la singularité.

Sur ma pratique de psy

Nicolas Lévesque, Varia, Montréal, 2019, 194 pages