«La case 144»: tout au bout de la craie

Deux pages d’illustrations de Geneviève Després tirées de «La case 144»
Photo: D'eux Deux pages d’illustrations de Geneviève Després tirées de «La case 144»

Lia, huit ans, a une irrépressible envie de découvrir sa vaste ville, remplie de parcs grouillants de vie, de commerces alléchants et autres endroits fascinants, mais le risque de se perdre est grand. Qu’à cela ne tienne, armée de sa craie, elle dessine un immense jeu de marelle sur les trottoirs, avançant ainsi à petits coups de cases numérotées. Toutefois, rendue au numéro 143, impossible d’aller plus loin, car un homme occupe l’espace. S’amorce alors un échange entre cet étrange vieillard et une petite entêtée.

 C’est avec une infinie douceur que Nadine Poirier et Geneviève Després explorent le thème de l’itinérance dans La case 144, album tout juste paru chez D’eux. En abordant le sujet depuis la lorgnette de la petite aventurière, elles parviennent à magnifier le réel sans jamais amoindrir le drame qui se joue dans la rue.

 

Pour la fillette, le vieil homme n’est au départ qu’un obstacle à son projet de marelle. Mais avec sa tasse craquelée posée devant lui et sa carpette « qui ressemblait au tapis volant d’Aladdin » elle s’imagine qu’il est un génie et qu’il pourrait exaucer ses vœux, notamment lui offrir une boîte de craies neuves afin qu’elle poursuivre son projet. Poussée par ce dessein au départ bien égoïste, elle se lie d’amitié avec lui et prend conscience petit à petit, et à sa façon, de son état.

Sans jamais nommer explicitement l’itinérance, jouant de finesse et de poésie, Nadine Poirier évite le piège de l’éducation ou de la morale. Le regard exempt de jugements que pose Lia sur cet homme, son approche naïve et brodée de merveilleux est d’une authenticité et d’une candeur à couper le souffle. Sa connaissance de la rue, d’abord limitée à ce jeu de marelle, se transforme une fois que l’enfant est arrivée aux pieds du sans-abri. Mais encore là, Poirier ne verse pas dans le mélodrame ou pire la pitié. Elle investit plutôt l’entraide, l’amitié, le réconfort à grandes doses d’humanité.

Cette approche pure et franche, présentée à hauteur d’enfant est appuyée par un visuel tout aussi évocateur. Le style chaleureux et tout en rondeur de Geneviève Després permet la mise en scène d’un univers à la fois bien campé dans le réel — dans cette ville qui a des airs de Montréal, avec ses ruelles, ses panneaux de signalisation, ses maisons aux escaliers en colimaçon — et situé quelque part en dehors du temps, dans le merveilleux de cette rencontre. La couleur joue pour beaucoup dans cette enveloppante amitié, notamment grâce au jaune éclatant qui auréole chacune des scènes.

 S’ajoutent à ce portrait différentes perspectives insistant tantôt sur l’émotion des visages, tantôt sur des plans d’ensemble de la rue. Quelques vues en plongée laissent deviner le réel écrasant alors que des plans horizontaux insistent sur des moments forts de la rencontre.

Le jeu entre la réalité du vieillard et l’imagination de la petite est par ailleurs perceptible dans quelques pages transparentes disposées dans la première moitié du récit pendant laquelle Lia rêvasse d’un génie capable d’exaucer des vœux. Et la case 144 dans tout ça ? Il faut aller voir, tout au bout de la craie.

Nadine Poirier sera au Salon du livre de Montréal les 21 et 22 novembre et Geneviève Després y sera du 21 au 23 novembre.

 

Extrait de «La case 144»

Des kilomètres de trottoirs traversaient la ville. Pourquoi ce personnage de contes des mille et une nuits prenait-il l’espace dont elle avait besoin ? L’enfant n’avait qu’une idée en tête, rester là pour la journée, la soirée, toute la vie s’il le fallait, jusqu’à ce qu’il s’en aille ! Ensuite, elle écrirait un message en grosses lettres avec sa craie : « TROTTOIR PRIVÉ ! DÉFENSE DE S’INSTALLER !

La case 144

★★★★ 1/2

Nadine Poirier et Geneviève Després, Éditions D’eux, Sherbrooke, 2019, 40 pages