Emmanuel Kattan célèbre l’altérité

Dans cette vie déjà si bien remplie, déjà palpitante, l’écriture permet à Emmanuel Kattan d’aspirer à une forme d’équilibre.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Dans cette vie déjà si bien remplie, déjà palpitante, l’écriture permet à Emmanuel Kattan d’aspirer à une forme d’équilibre.

Après avoir habité une quinzaine d’années au Royaume-Uni, où il a travaillé pour la Délégation générale du Québec à Londres et pour le secrétariat du Commonwealth, Emmanuel Kattan vit maintenant à New York, où il est directeur du programme Alliance, un partenariat entre l’Université Columbia, Sciences Po, Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l’École polytechnique de Paris.

« C’est un travail qui est de nature [universitaire], mais qui tient aussi des relations internationales, précise l’écrivain et philosophe. Il s’agit de réunir les énergies, les volontés des professeurs et des étudiants, des deux côtés de l’Atlantique, afin de maximiser leurs chances de développer des projets. » De passage pour deux jours seulement à Montréal, la ville qui l’a vu naître il y a près de 52 ans, l’auteur a accepté de répondre à nos questions à propos de L’attrapeur d’âmes, son quatrième roman, qui vient de paraître chez Leméac Éditeur.

Une question d’équilibre

Dans cette vie déjà si bien remplie, déjà palpitante, l’écriture permet à Emmanuel Kattan d’aspirer à une forme d’équilibre. « La littérature contrebalance le travail, explique-t-il. Écrire, c’est l’occasion de me consacrer à un monde imaginaire, de retrouver mon intimité, ma solitude, d’explorer des idées avec une plus grande liberté. Lorsque ça se passe moins bien au travail, je me lève très tôt le matin et j’écris. Quand je suis bloqué dans mon écriture, je m’investis davantage au boulot. Cette cohabitation n’est pas toujours facile, mais elle m’est essentielle. »

 

C’est souvent en courant dans Central Park que l’auteur met de l’ordre dans ses pensées : « De longs passages du roman ont surgi de cette manière. C’est peut-être à cause des décharges d’endorphine, mais j’arrive à me défaire des préoccupations quotidiennes. On dirait que mes réflexions se délient quand je cours. Je commence par enregistrer sur mon téléphone ce qui me vient en tête, puis je transcris et retravaille. » Ce à quoi il ajoute en riant : « Croyez-moi, à New York, où il y a pas mal d’excentriques, un type qui se parle tout seul en courant, ça passe tout à fait inaperçu. »

Après avoir publié trois romans aux Éditions du Boréal — Nous seuls (2008), Les lignes de désir (2012) et Le portrait de la reine (2013) —, ainsi qu’un livre d’entretiens avec son père, l’écrivain québécois d’origine juive irakienne Naïm Kattan, aujourd’hui nonagénaire, critique littéraire au Devoir des années 1950 aux années 2010, qui publiait le mois dernier N’aie pas peur de la nuit chez XYZ, Emmanuel Kattan fait paraître son quatrième roman, L’attrapeur d’âmes, chez Leméac.

« Je travaillais au Boréal avec Hélène Girard, une éditrice que j’aimais beaucoup, explique l’auteur. Lorsqu’elle a quitté la maison pour se joindre à l’équipe de Leméac, je n’ai pas hésité à la suivre. Cette relation de confiance est primordiale. Dans une pareille collaboration, on sait jusqu’où on peut aller quand il s’agit de résister à certaines suggestions, mais on sait aussi que ces suggestions découlent d’une empathie, d’une compréhension, d’une sensibilité de longue date pour notre écriture. Ce dialogue, il n’était pas question que j’y mette un terme. »

Balthazar Brindamour

Quand il achète une vieille maison sur la côte anglaise, au bord de la falaise de Sandy Head, Balthazar Brindamour éveille les soupçons des villageois. Le jour où il dissuade quelqu’un de se jeter dans le vide, la réputation de l’étranger change du tout au tout : le Québécois devient un héros, un attrapeur d’âmes.

« Face au suicide de quelques personnes dans mon entourage, explique l’auteur, je me suis senti déstabilisé, déboussolé. Je me suis posé beaucoup de questions, à commencer par celle du pourquoi, qui est tout à fait insondable, mais je me suis aussi beaucoup interrogé sur moi-même. Est-ce que j’ai eu la bonne attitude ? Est-ce que j’ai été présent au bon moment ? Est-ce que j’ai été assez perceptif ? Je me suis même demandé ce qui m’empêchait, moi, d’avoir recours au suicide. »

Ainsi, l’auteur a décidé d’écrire un roman du point de vue de ceux qui restent, une histoire qui s’inspire en partie de celle de Yukio Shige, cet ex-policier japonais qui, dès 2004, fit de la prévention en sillonnant les sentiers qui mènent aux falaises de Tojinbo, qui attirent à 400 km de Tokyo les personnes suicidaires.

En guise de contrepoint à cette pulsion de mort, Emmanuel Kattan imagine la naissance d’un amour, un lent apprivoisement entre le héros et Julia Morhange, journaliste en quête d’une primeur. « La posture de Balthazar, celle de l’étranger, c’est un peu la mienne, reconnaît l’auteur. Je me suis compris et construit à travers le regard de l’autre. La rencontre de Balthazar et de Julia, c’est celle de deux altérités. Rien ne les prédestinait à ce face-à-face qui sera pourtant déterminant. »

Alors que ses romans précédents étaient très orientés vers l’intrigue, Kattan explique que le processus d’écriture de celui-là a été pour ainsi dire inversé : « Cette fois, ce ne sont pas les protagonistes qui ont dû se soumettre à un scénario préalable, mais bien le contraire. J’ai commencé par construire un personnage, un être aussi riche que possible, certainement mystérieux, puis j’ai tenté d’imaginer ce qui pourrait bien lui arriver, ce qu’il pourrait déclencher. S’il y a des zones qui demeurent floues, c’est au lecteur de les investir, c’est à lui d’y projeter ses visions. »

L’attrapeur d’âmes 

Emmanuel Kattan, Leméac, Montréal, 2019, 160 pages