Riss, rescapé de l'attentat de «Charlie Hebdo»

Fidèle à l’esprit iconoclaste et anticlérical du journal, sans mea culpa ni gants blancs, Riss refuse de se taire.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Fidèle à l’esprit iconoclaste et anticlérical du journal, sans mea culpa ni gants blancs, Riss refuse de se taire.

Une minute quarante-neuf secondes. C’est le temps qu’il a fallu aux deux frères Kouachi pour décimer la rédaction du journal hebdomadaire satirique, dans ses locaux de la rue Nicolas-Appert à Paris. Un bilan terrible de 12 morts et 11 blessés. Atteint d’une balle à l’épaule droite qui lui a éclaté la clavicule, Riss l’a échappé belle.

Entre le livre de combat et l’exercice de mémoire, Une minute quarante-neuf secondes revient sur ces événements. « Se croire capable de partager cette expérience avec les autres est une entreprise perdue d’avance », écrit Riss. Il tenait pourtant à le faire.

« Au bout de trois ans, à force de ressasser un peu toujours les mêmes idées, les mêmes préoccupations, je me disais qu’il y avait des choses qui n’avaient pas été dites. Ou en tous les cas que je n’avais pas lues », confie au téléphone le directeur de Charlie Hebdo, qui a succédé dans ce fauteuil à son vieil ami Charb, tombé sous les mêmes balles en ce funeste mercredi de janvier. « Est-ce que le public avait tout compris ? Je n’étais pas bien sûr que mon point de vue ait pu être bien restitué dans d’autres médias. Alors autant le faire moi-même. »

Car dans la foulée d’autres attentats islamistes commis en France — comme celui du Bataclan —, Riss craignait aussi que la dimension particulière de l’attentat de Charlie (un « crime politique », insiste-t-il) ne passe à la trappe.

Il rappelle que c’est un attentat qui cherchait à faire taire des voix, à faire taire les journalistes. « On s’est parfois fait dire qu’on l’avait un peu cherché, qu’on avait une responsabilité dans ce qui est arrivé. C’était quand même assez dur… Et je ne voulais pas en rester là. Ça m’embêtait que la spécificité de l’attentat de Charlie soit en quelque sorte noyée et oubliée. »

L’onde de choc

Dans l’onde de choc qui a suivi l’attentat, Riss évoque dans son livre une deuxième violence, plus insidieuse : la vulgarité, la pleurnicherie, les petites lâchetés, l’appât du gain.

Sans nommer personne, il y règle quelques comptes sans langue de bois. Charognards et opportunistes s’y reconnaîtront peut-être. Fidèle à l’esprit iconoclaste et anticlérical du journal, sans mea culpa ni gants blancs, Riss refuse de se taire. « Il ne fallait pas se révolter, écrit-il, ne pas désigner de responsables, ni tendre le doigt en direction des lâches et des coupables. Et encore moins dénoncer le prosélytisme de croyances archaïques, de concepts réactionnaires, afin de ne pas heurter ceux qui les pratiquent et veulent les propager pour se sentir moins seuls, enfermés qu’ils sont dans leur pensée moyenâgeuse et totalitaire. »

Si certains ont pu avoir l’impression qu’il passait son temps à casser du sucre sur le dos de l’islam, Charlie Hebdo, dont l’ADN est férocement anticlérical, s’en prend surtout, et de loin, à l’extrême droite française et à la religion catholique. N’en déplaise à une certaine gauche, qui semble jouer aujourd’hui le rôle d’idiot utile des islamistes. « On pensait que ces questions étaient réglées », dit Riss à propos de la laïcité en France.

« J’ai l’impression, ajoute-t-il, qu’on atteint un stade dans la revendication des droits individuels qui mérite réflexion. Jusqu’où peut-on revendiquer des droits pour des catégories d’individus, des minorités, des ultra-minorités ? Où est l’intérêt général dans tout ça ? Est-ce qu’une société démocratique doit n’être qu’un empilement de revendications et de singularités ou est-ce qu’il ne faut pas, au contraire, essayer de dégager ce qui est commun ? » s’interroge le directeur de Charlie Hebdo, tout en s’étonnant que nos sociétés soient à nouveau confrontées à l’intolérance religieuse.

L’époque, à certains égards, lui rappelle la mécanique glissante de la collaboration — qui n’est pas une spécialité française. « On commence à collaborer sans même s’en apercevoir. Quand on est indifférent, quand on ne proteste pas, quand on accepte. Ça ne veut pas dire qu’on adhère forcément à 100 % à une idéologie, mais par des silences ou des lâchetés on facilite de fait le travail de l’idéologie totalitaire qui se répand. »

C’est le fait, tout simplement, de gens qui se disent que c’est à leur avantage de regarder ailleurs et de ne pas protester plutôt que de s’opposer. « Parce que si vous vous opposez, vous vous exposez. Et vous vous exposez peut-être à la violence. » C’est d’ailleurs l’objectif même du terrorisme que de pétrifier tout le monde, rappelle-t-il.

Le journalisme menacé

Aujourd’hui propriétaire à 70 % de la publication, le dessinateur y livre un constat particulièrement pessimiste quant à l’avenir du journalisme. Si Charlie Hebdo dispose d’un modèle d’affaires qui le rend complètement indépendant, que sa trésorerie était à l’équilibre bien avant les ventes phénoménales qui ont suivi l’attentat, l’explosion des abonnements et l’afflux phénoménal de dons, la réalité des médias écrits est bien différente. À travers le monde, les rédactions sont fragilisées financièrement, une nouvelle morale s’infiltre partout et menace la liberté éditoriale.

Dans ce livre à la fois très personnel et politique, Riss aborde sa découverte et son apprentissage de la mort. On y trouve aussi de belles pages en forme d’hommage rendu aux amis disparus dans l’attentat — notamment Charb, Cabu, Bernard Maris, Honoré, Wolinski, Tignous ou le correcteur Mustapha Ourrad.

Où a-t-il puisé la force de remonter en selle après les événements, malgré « la destruction quasi complète du journal », et de continuer le combat au nom de ses compagnons disparus ? « Ces absents me soutiendront toujours. Après, il y a une conjonction de raisons personnelles et politiques qui m’ont poussé à continuer. Dans une démocratie comme la France, qu’un journal disparaisse sous les coups du terrorisme, pour moi c’était inimaginable. Ça aurait été un signal terrible. Il fallait trouver la force de continuer le journal rien que pour ça. C’était un événement politique, et il fallait être à la hauteur de cet événement politique. »

Livre sur la douleur, sur le deuil et sur l’amitié, Une minute quarante-neuf secondes n’est pas pour autant exempt d’humour. L’humour qui a été pour lui « la seule issue pour espérer échapper à la folie ». À ses yeux, raconte-t-il, c’était une évidence : « Quand on sort d’un événement comme celui-là, il faut assumer le fait d’être vivant. Et être vivant, c’est continuer de jouir de la vie. On continue à boire, à manger, à voir des amis. L’humour en fait partie. Il ne faut pas s’arrêter. Si on renonce à ça, c’est qu’on a perdu quelque chose. »