Enki Bilal, redoutable observateur de la révolution numérique

Enki Bilal dans son atelier situé au cœur du quartier des Halles, à Paris
Photo: Philippe Couture Enki Bilal dans son atelier situé au cœur du quartier des Halles, à Paris

La lumière de fin de journée glisse délicatement son reflet orangé sur quelques dessins inachevés, oubliés depuis quelques semaines sur l’immense table à dessin. Ces jours-ci, Enki Bilal ne dessine ni ne peint : un rare temps de pause entre les périodes de création, pour accompagner la sortie de BUG, son plus récent album double. La table déborde un peu — « j’aime ce bordel organisé », dit-il —, mais les pinceaux sont propres et chaque chose est bel et bien à sa place. Deux jours avant de prendre l’avion pour Montréal, où le Salon du livre lui réserve cette année le prestigieux traitement de l’invité d’honneur, il nous reçoit avec un café dans son atelier du quartier des Halles à Paris.

Sur les quelques croquis qui traînent, on reconnaît son appétence pour les zones de gris et les bleus électrisants : l’oeuvre de Bilal se décline en décolorations en bleu, gris et noir, pour mieux marquer les nuances de son regard sur le monde.

 
«BUG», tome 2

« Le monde n’est jamais noir ou blanc, dit-il, mais il est sûrement fait de nappes de gris. Je les aime plus ou moins chaudes ou froides, pour varier les intensités dramatiques, et j’y glisse de temps en temps des rouges et des verts qui apparaissent hautement symboliques dans cet univers grisâtre. Je n’arrive pas à me départir de cette colorimétrie, la même depuis des années. »

Dans BUG, cette trame de couleurs donne naissance à une sorte de monde post-apocalyptique numérique, où l’humanité tente de se remettre en marche après l’anéantissement de l’ensemble des données numériques de la planète. Nous sommes en 2041 — autant dire demain matin. Les humains colonisent Mars depuis quelques années, et c’est sur la planète rouge que sera retrouvé un homme soudainement détenteur de l’ensemble du savoir numérique, dont le corps semble parasité par une étrange bestiole répandant sur sa peau des traînées bleuâtres. Le salut de l’humanité appartient à ce Kameron Obb, mi-homme, mi-machine, capable d’unerare compassion humaine autant que porteur de la plus sophistiquée des intelligences artificielles. Un transhumain contre son gré.

Une suite logique

Après avoir successivement anticipé les dérives du terrorisme d’extrême gauche italien (dans Les phalanges de l’Ordre noir), puis l’étiolement de l’idéal communiste d’Europe de l’Est (dans Partie de chasse), puis un certain retour de l’obscurantisme religieux (dans Le sommeil du monstre), puis encore l’aggravation de la crise environnementale (dans la série La couleur de l’air), Enki Bilal atterrit logiquement et naturellement sur le sujet de l’heure : la culture numérique qui embrase tout.

« Tant pendant la période où j’écrivais avec Pierre Christin que ces dernières années où j’ai scénarisé mes BD en solo, j’ai toujours créé ce que j’appellerais de la politique-fiction prospective, dit-il. On m’associe beaucoup à la science-fiction, mais dans un monde tel que le nôtre, la science-fiction n’existe plus. Tout ce que j’ai fait, toute ma carrière, c’est représenter la marche du monde avec un léger pas d’avance. Aujourd’hui, la robotique est une réalité et l’utopie transhumaniste gagne du terrain. La science-fiction s’est déplacée dans le réel. Je n’ai pas le choix d’écrire là-dessus. »

Un monde nouveau

Bilal est un observateur lucide des révolutions du XXe siècle — « un siècle passionnant de progrès au moins autant qu’il a été sanglant et horrifiant ». Mais, à ses yeux, la révolution numérique est la plus grande que l’homme ait connue.

« Le numérique a une progression frénétique, qui a un impact immédiat sur toutes les populations à l’échelle du monde, hors de toutes considérations de classes sociales ou de disparités géopolitiques ». Elle est à la fois enthousiasmante et inquiétante, résume-t-il. « En ce moment, on subit les contrecoups d’une sorte d’addiction au numérique, un univers qu’on embrasse sans mesure et sans contrôle. On finira bien par trouver un équilibre. »

Dans BUG, il consacre ses cases à observer ce phénomène d’un point de vue le plus surplombant possible, tentant d’évaluer les effets de la révolution numérique sur les structures politiques et sociales, ou de mesurer en quoi cette nouvelle société excite ou décourage les radicalismes et les intégrismes.

Sur une planète soudainement exempte de ses données, le monde a une occasion de faire table rase. « En France comme ailleurs, on traverse un moment d’essoufflement des mouvements de gauche, constate-t-il. Je me suis donc plu à imaginer qu’un bug informatique puisse tout mettre à plat pour redonner une chance à cette gauche asséchée de renaître. Je fais notamment redémarrer le marxisme à travers une vision féminine, qui aura peut-être une chance de ne pas déraper dans l’autoritarisme ! »

Les femmes au pouvoir : voilà une autre des utopies caressées par cet album double, qui aura bientôt un troisième tome. « Un pouvoir politique radicalement féminin serait-il moins violent que celui des hommes ? C’est une question sans réponse, mais elle me stimule beaucoup en ce moment », avoue l’auteur. Parions qu’il n’a pas fini de l’explorer.

Enki Bilal au Salon du livre de Montréal

En plus des séances de dédicace, Enki Bilal participera à une table ronde sur la bande dessinée de science-fiction le 21 novembre, animée par notre collaborateur Dominic Tardif, puis à une entrevue carte blanche animée par notre collaborateur François Lemay, le 22 novembre. Il sera aussi interviewé par la comédienne Sophie Cadieux le 23 novembre en matinée sur la scène La Grande Place.

BUG, tomes 1 et 2

Enki Bilal, Éditions Casterman, Paris, 2019, 168 pages au total