«Lettres inédites»: des inédits de Papineau l’idéaliste

Georges Aubin
Pedro Ruiz Le Devoir Georges Aubin

Il paraît inconséquent que Louis-Joseph Papineau, défenseur de l’émancipation du Bas-Canada (futur Québec) de la tutelle britannique, se prononce pour le maintien du régime seigneurial, système issu de la Nouvelle-France, dans la colonie où le tribun a vu le jour.

Héritier d’une seigneurie en Outaouais acquise par son père, préférerait-il son intérêt à celui de son peuple dont, en bon républicain, il promeut l’égalité sociale ?

Cette épineuse question soulevée depuis plus d’un siècle par les détracteurs de Louis-Joseph Papineau (1786-1871) se trouve notamment éclaircie par lui dans ses Lettres inédites que Georges Aubin, éditeur et commentateur de sa volumineuse correspondance déjà publiée, vient de présenter et d’annoter. Dans une lettre du 9 mars 1855, le tribun soutient que maintenir le régime seigneurial sauvegarderait les préoccupations sociales propres à l’ancienne société semi-féodale.

Ce raisonnement, qu’il formule en s’adressant à son neveu l’avocat Augustin-Cyrille Papineau, agent de sa seigneurie de la Petite-Nation en Outaouais, apparaît pourtant aussi idéaliste qu’intéressé.

Bien qu’il soit étranger aux coutumes du Royaume-Uni, marquées d’une autre manière par l’inégalité sociale, le régime seigneurial du Bas-Canada avait suscité la convoitise de certains Britanniques qui avaient acheté des seigneuries ou les avaient acquises par un mariage.

Il n’existe guère au Bas-Canada, à côté d’une foule de seigneurs conservateurs et amis de la domination britannique, que deux seigneurs libéraux (on dirait aujourd’hui progressistes) : Louis-Joseph Papineau et l’un de ses neveux, Louis-Antoine Dessaulles, de Saint-Hyacinthe. Dans la lettre de 1855, le tribun voit en Dessaulles le défenseur idéal du système censuel, c’est-à-dire axé sur le cens, la redevance que les cultivateurs versaient au seigneur.

« Il défend les intérêts des classes pauvres et laborieuses qui ont été infiniment mieux protégées, partagées, indépendantes sous le système censuel qu’elles ne le seront dans l’avenir que des extravagants leur préparent », écrit-il au sujet du neveu, qu’il magnifie tout autant que le régime seigneurial que le gouvernement colonial vient d’abolir parce qu’on le juge désuet. L’homme politique, retraité depuis 1854, est beaucoup plus réaliste et convaincant lorsqu’il proteste contre la corruption de ce gouvernement.

Le 1er novembre 1858, il écrit aux partisans des éphémères premiers ministres associés du Canada-Uni, George Brown et Antoine-Aimé Dorion, libéraux beaucoup moins radicaux que lui, l’implacable adversaire de la Confédération que les conservateurs préparent. « Une corruption illimitée dans ses moyens ; des parjures innombrables ; des fraudes inouïes », dénonce-t-il chez ces conservateurs qui ruinent l’action politique à laquelle il a consacré sa vie.

 

Extrait de «Lettres inédites»

Le présent est triste, l’avenir alarmant. Ceux qui ont lutté avec courage contre tant de prévarications méritent appui, respect et reconnaissance. Je leur donne cordialement ces sentiments.

Louis-Joseph Papineau à l’administration Brown-Dorion le 1er novembre 1858

Lettres inédites

★★★ 1/2

Louis-Joseph Papineau, texte avec introduction et notes par Georges Aubin, Point du jour, L’Assomption, 2019, 124 pages