«Brève histoire des idées au Québec»: les idées d’un Québec qui bougeait

Le frère Marie-Victorin, né Conrad Kirouac au Québec
Photo: Archives Montréal Le frère Marie-Victorin, né Conrad Kirouac au Québec

En 1932, un professeur de l’Université de Montréal, le frère Marie-Victorin (né Conrad Kirouac au Québec), s’élève contre l’« abject servilisme intellectuel » dicté par ses collèges venus de France, « parce que nous avons résolu une bonne fois d’être nous-mêmes », martèle-t-il, parce que « nous récusons le rôle de nègres blancs ». Il donne le ton à la synthèse des travaux d’Yvan Lamonde.

Dans sa Brève histoire des idées au Québec (1763-1965), enrichissement de ses longues recherches, Lamonde présente de manière saisissante l’évolution intellectuelle dans une perspective sociale, sujet auquel il a consacré quatre gros volumes très documentés entre 2000 et 2016. Ce panorama, où brille la dimension critique, s’articule autour de trois courants : le catholicisme, le libéralisme (au sens plus philosophique que partisan) et le sentiment national.

 

La complexité de ce dernier courant n’échappe pas à l’historien même s’il l’englobe sous le terme ambigu de « nationalisme ». Il distingue le « principe des nationalités », idée progressiste qui, au XIXe siècle, valorise l’émancipation des peuples asservis, notamment par Londres, Vienne, Moscou, et le nationalisme qui s’applique trop souvent à l’aspiration hégémonique de grandes puissances, comme la France, l’Allemagne, la Turquie.

Dès 1834, sans promouvoir encore expressément le principe des nationalités, Louis-Joseph Papineau, chef politique des patriotes, le sous-entend en doutant des « affections » de la Grande-Bretagne pour le Bas-Canada (futur Québec), parce qu’une « nation n’en sut jamais gouverner une autre ». À l’opposé, le journaliste Étienne Parent, adversaire beaucoup plus modéré de la domination britannique, affirme : « Un peuple peut se résigner à un sort malheureux sans déshonneur. »

Avec lumière et profondeur, Lamonde montre à quel point Papineau et Parent sont à la source des voies contradictoires de notre évolution socioculturelle. Sans les imposer en rien, il propose, à notre libre appréciation, des choix.

Deux continuités peuvent se dessiner. À Papineau succéderaient Honoré Mercier, Henri Bourassa et, si l’on se risque à aborder, par-delà la politique, le domaine de l’imaginaire, le peintre Paul-Émile Borduas. À Parent succéderaient Louis-Hippolyte La Fontaine, Wilfrid Laurier, ces maîtres de la compromission politique, et, si d’aventure l’on place un écrivain au style dépassé, Lionel Groulx.

Lamonde a la finesse de souligner une réflexion éclairante faite dans les années 1930 par le journaliste André Laurendeau, figure de ce que l’on appelait de façon très maladroite le nationalisme : « Nous brisons délibérément avec tout “conservatisme”. » Il discerne l’écho de l’indignation de Marie-Victorin en 1932 dans les mots de Gaston Miron écrits en 1958 : « Je n’ai plus rien à faire avec l’Europe. » Le poète décide alors de n’appartenir qu’à l’Amérique.

Yvan Lamonde sera au SLM le 23 novembre.

 

Extrait de «Brève histoire des idées au Québec (1763-1965)»

Lorsque Lionel Groulx fait sa déclaration devenue mantra au Deuxième Congrès de la langue française à Québec le 19 juin 1939 (« Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, notre État français, nous l’aurons »), on comprend mieux la teneur véritable et limitée de la proposition : l’État dont il s’agit n’est pas un État souverain, c’est un État-province dans la Confédération.

Brève histoire des idées au Québec (1763-1965)

★★★ 1/2

Yvan Lamonde, Boréal, Montréal, 2019, 256 pages