«Zolitude»: Paige Cooper à la frontière entre paranoïa et lucidité

C’est toujours une série de peurs répandues que tente de circonscrire, voire de sublimer, l’écrivaine d’origine albertaine Paige Cooper.
Photo: Adam Michiels C’est toujours une série de peurs répandues que tente de circonscrire, voire de sublimer, l’écrivaine d’origine albertaine Paige Cooper.

« Le rêve est sa propre réalité. Avant d’arriver au bureau, à onze heures quinze, et de voir la réceptionniste, je ne peux donc pas vraiment savoir si je suis éveillée », raconte la narratrice de « Ryan et Irene, Irene et Ryan », troisième nouvelle de Zolitude. Et nous non plus, ne savons plus tout à fait, dès les premières pages de ce premier recueil de Paige Cooper, si nous lisons bel et bien un livre, ou si nous avons été avalés par un de ces inquiétants cauchemars mettant en scène des visages connus, mais où tout cloche.

Dystopie préapocalyptique, fable politico-métaphysique, chronique sentimentale sur Mars, thriller kafkaïen, fiction fantastico-vengeresse ; l’autrice d’origine albertaine, désormais installée à Montréal, arpente la mince frontière séparant l’aveuglante lucidité de la sournoise paranoïa, en imaginant des univers qui ressemblent parfois terriblement à notre présent, et d’autres beaucoup moins, sans que l’on puisse déterminer laquelle de ces deux variations sur le réel est la moins affolante.

C’est que Paige Cooper, à l’instar d’un David Clerson, aime placer ses scènes les plus banales dans les décors les plus improbables, et ses scènes les plus improbables dans les décors les plus banals. Comme première phrase d’une nouvelle, difficile de faire plus intrigant que « Je croyais que le principal critère de sélection serait notre aptitude psychologique à boire l’urine filtrée de l’autre. » Et pourtant, malgré sa prémisse science-fictionnelle (des couples qui colonisent Mars), « Nouveau Monde » débouche sur un souper de couples dont la (relative) quotidienneté tranche volontairement, et burlesquement, avec son contexte. Si bien que ce qui est le plus étrange ici, c’est sans doute l’idée même d’un souper de couples.

 

Paige Cooper procède parfois à l’inverse, en entamant une nouvelle sur des airs de presque légèreté. Dans« Moriah », une femme stationne son bibliobus dans un village avant de distribuer des livres à ses habitants. Mais, il se trouve, apprend-on quelques pages plus tard, que ce village est une sorte de territoire de quarantaine pour prédateurs sexuels qui seront punis par la rokhe, « une aigle “maléfique” de la taille d’un 747 ». Retournement de situation, vous dites ?

Au-delà de ces visions hallucinées, sinistres et / ou farfelues d’un monde sous le point de basculer, c’est donc toujours, à l’évidence, une série de peurs largement répandues que tente de circonscrire, voire de sublimer l’écrivaine. Celle, insidieuse, des femmes envers les hommes, celle du péril environnemental (« Craton des Esclaves »), ou celle de la futilité de nos existences (« Retraite »).

Et s’il arrive que l’on en perde des bouts tant notre guide préfère ne semer des clés de compréhension qu’au fil des textes, l’emprise de son puissant et anxiogène sortilège se resserre sans cesse grâce à des descriptions aussi saugrenues que justes, à des touches d’humour noir ou de poésie et à des phrases comme des épiphanies (« La violence fleurit et s’épanouit avec tellement plus de facilité que l’art. »)

Les livres contiennent parfois leur propre mode d’emploi et Zolitude compte heureusement parmi ceux-là. « À trop vouloir comprendre l’incompréhensible, on finit par en crever », annonce la narration de « Tranchée ». Autrement dit : un recueil de nouvelles qui donnerait l’impression que tout est à sa place ici-bas constituerait un mensonge.

  

Paige Cooper sera au SLM les 20 et 22 novembre.

 

Zolitude

★★★ 1/2

Paige Cooper, traduit de l’anglais par Catherine Ego, Boréal, Montréal, 2019, 256 pages