Éloge de la gratitude

À la lecture,  la parenté  de cœur est évidente.  Tout au long  du recueil, les voix, les visions et les regards des autrices convergent jusqu’à  se confondre dans une danse fluide portée par ce qui semble souvent être un seul et même souffle.
Marie-France Coallier Le Devoir À la lecture, la parenté de cœur est évidente. Tout au long du recueil, les voix, les visions et les regards des autrices convergent jusqu’à se confondre dans une danse fluide portée par ce qui semble souvent être un seul et même souffle.

« Zoé, toute seule dans le salon à l’heure des nouvelles, s’écrie avec une telle urgence et un tel enthousiasme que je l’entends du sous-sol : “L’argent va venir d’Ottawa !” »

Des anecdotes comme celles-ci — le rire d’un enfant, l’aile d’un héron, l’éclosion d’un tournesol, les paillettes sur une jupe tourbillonnante — s’enchaînent comme autant de lumières épinglées au quotidien dans Pour mémoire (petits miracles et cailloux blancs).

Né de la collaboration entre Dominique Fortier et Rafaële Germain, ce petit herbier littéraire s’inscrit comme un doux acte de résistance contre le cynisme et le découragement ambiants, rappelant que le quotidien et la banalité voilent une splendeur et une joie aussi puissantes qu’éphémères.

« Nous avons voulu sauver, dans ce qui nous entoure, une chose par jour, une histoire fragile, et l’épingler sur le papier avant qu’elle ne s’envole, indique Rafaële Germain. Comme un herbier, qui est en fait le souvenir de fleurs d’un certain été, on a voulu conserver en mémoire quelques fleurs du printemps 2017. »

« On a longtemps appelé le projet Le livre des miracles, complète Dominique Fortier. L’objectif n’était pas de prétendre qu’on vit dans un monde de licornes et que nos existences sont extraordinaires, mais plutôt de se rappeler que la vie est courte et fragile et qu’il faut l’apprécier, comme un corollaire à la dureté du monde. »

 

Réunies dans un café bondé du Mile-End, les deux écrivaines acquiescent aux dires de l’autre, complètent leurs phrases respectives, s’échangent des souvenirs de leur séjour à la mer, et parlent avec ravissement de l’amitié naissante entre leurs deux fillettes, Zoé et Zaza, personnages récurrents dans le livre.

« C’était une chance inouïe d’avoir nos filles pour nous rappeler l’émerveillement constant de l’enfance, souligne Dominique Fortier. Sans prétendre qu’on devrait tous voir la vie comme un enfant, je pense qu’on gagnerait tout à l’aborder avec le regard du convalescent. Pas celui qui découvre le monde, mais celui à qui il est redonné. »

Parenté d’âmes

Bien avant la naissance de ce projet il y a deux ans, lorsqu’elles ne se connaissaient que de plume, les deux écrivaines ont chacune reconnu dans la prose de l’autre une sororité d’âme inattendue. « Quand j’ai lu Un présent infini, j’ai eu l’impression pour la première fois de ma vie que j’aurais pu écrire les phrases que je lisais, poursuit-elle. C’était saisissant. J’ai donc demandé à une amie éditrice qu’elle me mette en contact avec Rafaële. »

« Je m’apprêtais à écrire à la même éditrice pour les mêmes raisons après avoir lu Au péril de la mer, enchaîne cette dernière. Au même moment, j’ai reçu un courriel de sa part me disant que Dominique essayait de me contacter. On s’est dit qu’on devait au moins aller prendre un café ! »

Dès la première rencontre, l’idée d’un projet à quatre mains a fait son chemin. Du début du printemps jusqu’au premier jour de l’automne, les deux complices se sont envoyé chaque semaine les petites lueurs qui enjolivaient chacune de leurs journées.

À la lecture, la parenté de cœur est évidente. Tout au long du recueil, les voix, les visions et les regards des autrices convergent jusqu’à se confondre dans une danse fluide portée par ce qui semble souvent être un seul et même souffle.

« J’étais étonnée de voir à quel point nos voix se ressemblaient, souligne Dominique Fortier. Même si, en apparence, nos tempéraments sont très différents, ça a confirmé mon intuition que nos sensibilités s’accordaient parfaitement. »

Le doux éclat du quotidien

Le résultat aurait pu être mielleux ou convenu, du fait de la grande douceur, de la langue dépouillée et de la sobriété lumineuse des deux amies. Jamais la beauté et le bonheur ne se trouvent dans l’artifice, le bonheur filtré et autres aventures mémorables qui se retrouvent généralement affichées avec éclat sur les réseaux sociaux.

« Nous ne sommes pas très joviales de nature. Il est toujours plus facile de voir la tache que la paillette qui brille à côté. Mais il existe toujours quelque chose qui vaut la peine qu’on s’y arrête deux minutes, » indique Rafaële Germain.

Souvent, ces moments ne se résument qu’à une demi-douzaine de petites merveilles récurrentes, qui se déclinent de mille et une façons d’un jour à l’autre : leurs filles, la mer, les mots des poètes, les couchers de soleil.

« Ce livre m’a vraiment permis d’asseoir mon amour de la nature, continue l’écrivaine. J’ai dû parler d’oiseaux et de rivages au moins 80 fois. On valorise beaucoup les écrivains du voyage. Moi, j’aimerais être une écrivaine qui ne décrit que son bout de jardin. Quel plaisir j’ai eu à trouver le mot exact pour décrire la teinte du coucher de soleil : tangerine, saumon. Je n’ai jamais eu l’impression de perdre mon temps. »

« On est vraiment revenues au plaisir fondamental de l’écriture, celui de témoigner de ce qui se passe autour de nous, conclut Dominique Fortier. J’en retiens que souvent, l’inspiration naît du silence, de l’absence et de la contemplation. J’accueille mieux ces moments maintenant. »

Dominique Fortier et Rafaële Germain seront au SLM les 21, 23 et 24 novembre.

Dans Pour mémoire (petits miracles et cailloux blancs), un livre qui adoucira les pires tempêtes de l’hiver, Dominique Fortier et Rafaële Germain ont cueilli, au fil de deux saisons, un instant lumineux par jour, image, parole ou oiseau, pour l’épingler sur le papier avant qu’il ne s’évanouisse à jamais. Avec leur plume dépouillée et leur regard curieux et résigné, les deux écrivaines font l’éloge de la simplicité, du silence et de la latence dans un monde où la productivité, la réussite et le cynisme intellectualisé sont plus que jamais valorisés. La grande finesse poétique de l’oeuvre laisse place, à plusieurs reprises, à un pur état de ravissement. Un modeste et sobre rappel que de fragiles et minuscules miracles habitent sans fracas notre quotidien. À lire avec un bon chocolat chaud, une couverture et une paire de bas de laine.

Pour mémoire (petits miracles et cailloux blancs)

★★★ 1/2

Dominique Fortier et Rafaële Germain, Alto, Montréal, 2019, 176 pages