Guy Delisle chérit sa liberté

Une planche tirée de «Shenzhen», de Guy Delisle
Photo: Pow Pow Une planche tirée de «Shenzhen», de Guy Delisle

En apparence, peu de livres sont aussi différents du diptyque que forment Shenzhen (2000) et Pyongyang (2003), des jalons majeurs de la bande dessinée reportage récemment réédités par les éditions Pow Pow, qu’Ici ou ailleurs, un recueil de croquis de scènes urbaines inspirés de l’univers de Jean Echenoz. Les trois livres sont pourtant tous signés Guy Delisle, et tous guidés par le même sens du détail révélateur.

« C’était un tel plaisir d’extraire des phrases de ses romans, de voir à quel point elles sont toutes bien rythmées », explique le bédéiste, depuis Montpellier, au sujet de ce nouveau livre où chaque fragment tiré d’une fiction d’Echenoz appelle un dessin à la fois allusif et net, onirique et réaliste, d’une rue, d’un carrefour, d’un immeuble.

« Ce qui nous rapproche, c’est le côté très minimaliste : quand je fais des croquis, ma ligne est très clean, avec juste une ombre pour donner un minium d’informations, et c’est comme ça qu’il fonctionne dans ses livres, avec des descriptions pas très longues. »

Dans l’impossibilité d’effectuer lui-même son repérage, Jean Echenoez s’était inspiré de la Corée du Nord que donne à voir Delisle dans Pyongyang pour la dépeindre dans Envoyée spéciale (2016), un emprunt qui débouchera sur quelques rencontres entre les deux hommes. Le Québécois ayant la France comme port d’attache depuis 30 ans, un fidèle lecteur de l’auteur (goncourisé) de Cherokee, évoque ces précieux échanges sur le ton ému que l’on emploierait pour décrire une audience auprès d’un maître.

« C’est fou : pour un personnage, il faut absolument qu’il sache où il habite, mais pas de façon abstraite. Il faut qu’il sache précisément que son personnage vit dans le 12e arrondissement, par exemple. Il peut se promener dans une rue, trouver une fenêtre, un balcon et se dire : “Oui, c’est bon, c’est là que mon personnage vit.” Il ne va peut-être même pas décrire ce lieu dans son livre, mais le personnage ne peut prendre forme que s’il a un espace géographique où exister. »

Éloge du slowjournalism

Plusieurs des personnages de Guy Delisle sont eux aussi indissociables des lieux qu’ils traversent. Le bédéiste a la jeune trentaine lors de son second séjour en Chine, où il se rend afin de superviser la production d’un dessin animé, et où il tentera de déjouer son ennui, matière première de Shenzhen.

Pyongyang, trois ans plus tard, cristallise ce qui deviendra sa manière, quelque part entre les rires confus provoqués par l’incommunicabilité et l’indignation devant le sort des peuples qui l’accueillent. C’est la naissance de la conscience politique du créateur, qui signera plus tard Chroniques birmanes (2007) et Chroniques de Jérusalem (2011), des livres ayant en commun avec leurs prédécesseurs une réflexion sur le pouvoir de la propagande et des discours officiels.

Photo: Nicolas Guérin Les trois livres de Guy Delisle sont guidés par le même sens du détail révélateur.

« La Corée du Nord, c’est un voyage dans le temps, se rappelle Delisle. Les dirigeants sont tellement paranoïaques ; ils tiennent leurs citoyens en haleine en leur répétant que la guerre va reprendre demain, et après un petit moment sur place, tu te dis toi aussi : “Ça y est, ça va reprendre.”»

Gore Verbinski, réalisateur de Pirates des Caraïbes, devait d’ailleurs adapter Pyongyang au grand écran, avec Steve Carell dans le rôle principal, avant que la compagnie de productions New Regency n’abandonne le projet, à la suite des attaques de pirates (!) nord-coréens subies en 2014 par Sony (qui s’apprêtait à lancer le film satirique The Interview).

Rares fenêtres sur des sociétés repliées sur elles-mêmes, Shenzhen et Pyongyang demeurent à ce jour de remarquables exemples de la capacité d’un « je » aux ambitions somme toute modestes à jeter une lumière inédite sur une culture, un pays.

« C’est comme du slowjournalism, illustre l’auteur. Et comme c’est autobiographique, les gens comprennent que je ne suis pas là à leur asséner une vérité, ce que fait davantage le journaliste : “Voilà, c’est comme ci, voilà, c’est comme ça.” Et, contrairement au journaliste, je peux même dire : “Je ne sais pas pourquoi ceci est comme ça, mais c’est comme ça.” J’ai droit au doute. » Une denrée rare.

Précieuse liberté

Ses enfants étant devenus ados, Guy Delisle a aujourd’hui renoncé aux longs séjours à l’étranger, et aux livres qui viennent avec. Mais le thème de la liberté continue de hanter son œuvre : c’est de la liberté entravée du jeune papa dont s’amusent (en quelque sorte) les quatre tomes du Guide du mauvais père (de 2013 à 2018). C’est, de façon beaucoup plus dramatique, la liberté révoquée d’un humanitaire kidnappé dans le Caucase, que dénonce S’enfuir : récit d’un otage (2016).

Delisle raconte ce souvenir indélébile du moment où il quitte, à Pyongyang, ceux qui auront été son guide et son interprète pendant deux mois.

« Malgré tout ce qui nous séparait, on jouait au billard, on faisait les andouilles et, à la fin, quand vient le temps de partir, on leur dit au revoir, mais on sait qu’on ne les reverra pas. Derrière, ça se referme, et il n’y a aucun moyen de contacter ces gars-là. J’avais le sentiment de les abandonner. Puis, on revient, on se promène dans n’importe quel pays d’Europe et on se rend compte qu’on a une qualité de liberté rare. Ce n’est pas inutile de se le rappeler, surtout dans des moments où il faut voter. On ne sait jamais. Des fois, on peut en perdre des bouts. »

Inquiet, Guy Delisle, du populisme qui semble séduire l’Europe ? « En France, nous, on a l’habitude de voir une Marine Le Pen revenir avec les mêmes vieux thèmes qui datent de l’avant-guerre pour jouer à la populiste, mais elle ne passera jamais. Ce qui fait plus peur, c’est la Pologne [avec Kaczynski] ou la Hongrie [avec Orbán], où le populisme prend de proportions assez grandes. Ce qui fait plus peur, ce sont les Anglais, qui décident [avec le Brexit] de se séparer de l’Europe, en pensant qu’ils vont être plus puissants, plus libres, ce qui m’étonnerait beaucoup. »

Ici ou ailleurs // Pyongyang // Shenzhen

Guy Delisle et Jean Echenoz, Pow Pow, Montréal, 2019, 88 pages //  Guy Delisle, Pow Pow, Montréal, 2019, 186 pages //  Guy Delisle, Pow Pow, Montréal, 2019, 156 pages