Patrick Senécal et la peur de la peur de la mort

Faisant ressortir son «fan de films d’horreur intérieur», Patrick Senécal s’est employé à offrir, dans ce livre page turner, une série d’apparitions en gradation.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Faisant ressortir son «fan de films d’horreur intérieur», Patrick Senécal s’est employé à offrir, dans ce livre page turner, une série d’apparitions en gradation.

Dans Ceux de là-bas, il y a des entités macabres. Des jeux d’ombres effroyables. Des craquements sinistres. Des mouvements monstrueux. Des intestins remplis de glace liquide. Ça coule. « Je me suis vraiment amusé à déjouer les codes de l’horreur », confie d’emblée Patrick Senécal.

Retenez le mot-clé : amusé. Car il a beau avoir publié son premier roman, 5150, rue des Ormes, il y a de cela 25 ans, l’auteur tripe toujours autant à écrire. Même si ce nouveau récit arbore sa peur suprême. Celle du trépas.

Décortiquant cette crainte bien précise, et la peur en général, ce livre horrifique fantastique métaphysique explore ce qui arrive lorsque « ceux de là-bas » débarquent ici-bas.

Ou, plus précisément, lorsque des morts commencent à hanter un psychologue qui n’a rien demandé. Mais qui s’est fait hypnotiser lors d’un spectacle qui a mal tourné. Très mal tourné. Laissant l’homme aux prises avec les conséquences désastreuses de l’événement : des hallucinations incessantes.

Faisant ressortir son « fan de films d’horreur intérieur », Patrick Senécal s’est employé à offrir, dans ce livre page turner, une série d’apparitions en gradation. Ainsi, l’amoureuse disparue du protagoniste prend la forme d’un fantôme romantique.

 

Feu son père, un homme très croyant, se meut, lui, en spectre des enfers bibliques. Et sa voisine au destin tragique devient une loque se traînant dans une « lente reptation », la bouche emplie de sang et de verre.

Et le rythme s’accélère, tandis que les événements déboulent. Que « la fatigue et la peur forment une mélasse mentale » qui rend le personnage principal erratique. Et qui stimule le lecteur, captivé et curieux de découvrir ce qui diable a bien pu se produire durant ce show d’hypnose cataclysmique.

Patrick Senécal nous prévient pourtant : « Ce n’est pas un livre qui a un gros punch. Qui nous fait dire : oh ben câline ! C’est ambigu. Il y a une fatalité qui s’installe. »

Précision prise deux : « Ce n’est pas un essai sur la mort. Ce n’est pas un drame psychologique. C’est un thriller. Avec, en toile de fond, une réflexion, une bonne histoire et du fantastique. »

Ainsi que de la musique. Beaucoup de musique. Yes, oui, il y a du Nick Cave, du Pink Floyd, des pièces de Marilyn Manson, d’Ariane Moffatt, d’Hubert Lenoir. « C’est un gars qui aime la provocation, estime l’écrivain. Je pense qu’il trouvera ça cool de se retrouver dans ce livre. »

Un livre dans lequel l’auteur du délectable Hell.com a posé ses craintes face à la fin. Les calmant par le fait même ? « On m’a posé cette question dans deux ou trois entrevues déjà. Et j’ai toujours répondu oui. Mais maintenant, je me demande : est-ce que c’est vraiment vrai ? Est-ce que ma peur de la mort est vraiment apaisée ? »

« Est-ce que c’est vraiment vrai ? » se demandera également son protagoniste en voyant des spectres surgir devant ses yeux. Et ce n’est pas son créateur qui pourra l’aider à trouver la réponse. « Moi-même, je ne le sais toujours pas ! » s’exclame Senécal. Ambiguïté volontaire.

Ce qu’il sait, par contre, c’est qu’il a fait de son héros-pas-très-héroïque un homme de 50 ans (deux ans de moins que lui) avec qui il « partage les réflexions, mais pas la vie ». Et il lui a donné pour antagoniste un expert en sécurité, bien plus jeune et branché, qui porte des t-shirts à l’effigie de l’humoriste Hannah Gadsby.

Également d’importance capitale dans ce thriller : l’hypnotiseur, plus grand que nature, inspiré par quelques clichés. Déjà, son nom : Crypto. « C’est pas fort, fort », dit l’auteur en s’esclaffant au sujet de celui qu’il qualifie de « pseudo Criss Angel ». « Tu le connais ? enchaîne-t-il. C’est le magicien trash de Los Angeles qui se prend au sérieux, mais qui fait du tape-à-l’œil. Crypto, il est comme ça. Il est ringard. Et salement narcissique. »

Dans son périple pour comprendre les motivations de ce type, Patrick Senécal glissera plusieurs clins d’œil. À Lovecraft, qu’il aime beaucoup. À Empire, film expérimental en plan fixe de Warhol. À la bière de microbrasserie. Il effectue ainsi une véritable valse entre observations du quotidien et explosions de surnaturel où tout dérape. De façon contrôlée.

Ce n’est pas un essai sur la mort. Ce n’est pas un drame psychologique. C’est un thriller. Avec, en toile de fond, une réflexion, une bonne histoire et du fantastique.

Car si beaucoup associent l’horreur aux excès, l’expert de la chose rappelle que tout est question d’équilibre. « Du sang, de la violence, des cris, des yeux qui brûlent, de la chair qui fond, on peut toujours en mettre. Et c’est là le piège. S’il y en a trop, les lecteurs risquent de dire “c’estn’importequoivoyonsdoncfranchement”. »

Tout aussi franchement, il confie retravailler ses récits. Plusieurs fois. Instructions : il rédige d’abord un premier jet avec du gore à la pelle. Puis un deuxième, plus modulé. Qu’il lit ensuite à voix haute et pendant plusieurs jours à son amoureuse, remerciée une fois de plus en conclusion. « À Sophie, encore, toujours. » Une lectrice à l’œil intraitable (par ailleurs psychologue, comme le personnage) qui commente « le rythme, la longueur, et les affaires auxquelles elle croit moins ».

L’écrivain se remémore justement ce passage où un poisson rouge meurt soudain dans son bocal. « Dans la première version, je finissais ça en gros punch », dit-il en prenant une voix ampoulée dramatique : « Et le poisson rouge… coula ! »

« Ma blonde m’a dit : “Pfffft, Patrick. Un poisson rouge qui coule. Je trouve pas ça ben ben épeurant.” »

Il l’a donc nuancé. Tempéré. Précision : entre le premier jet et le résultat final, il a supprimé 35 000 mots. « Presque l’équivalent d’un roman en soi. »

Se débarrasser de tant de matériel, ça doit faire mal au cœur, non ? Non. « Je trouve ça terrible, des auteurs qui se font relire juste par leur éditeur et c’est tout. Moi, j’ai besoin de recul. Je suis ouvert à me remettre en question. »

C’est pourquoi il s’est assuré de consulter Jean-Philippe Décarie-Mathieu, un spécialiste en cybersécurité. Parce que tout le monde sait que du cafouillage d’histoires de cellulaires et de mots de passe dans un suspense, ça peut tout gâcher.

« Cet expert m’a tout expliqué. Je lui ai dit merci, mais mon personnage ne peut pas connaître tout ça, il est psychologue ! » Ledit expert lui a alors suggéré de donner ce rôle à l’acolyte du héros. « J’étais quand même inquiet : ce n’est pas trop arrangé avec le gars des vues ? »

Mais non. Le gars, il peut ben arranger ce qu’il veut. Surtout si ça rend la vue meilleure.

Patrick Senécal sera au SLM du 22 au 22 novembre.

  

Extrait de «Ceux de là-bas»

— Presque tous les jours, depuis une douzaine d’années, l’idée que je vais mourir me traverse l’esprit. Et en vieillissant, je ne peux pas dire que ça s’arrange.

— C’est quoi qui t’effraie, au juste ?

— Le fait que tout ça va arrêter un jour et que j’ignore ce qu’il y a après.

— Si tu le savais, t’aurais moins peur ?

Ceux de là-bas

Patrick Senécal, Alire, Lévis, 2019, 544 pages