Élise Turcotte ou comment sauver la parole des femmes

L’écrivaine Élise Turcotte s’est retrouvée aux premières loges des importants débats qui ont suivi les mouvements #Agressions NonDénoncées, en 2014, et #MoiAussi, en 2017.
Valérian Mazataud Le Devoir L’écrivaine Élise Turcotte s’est retrouvée aux premières loges des importants débats qui ont suivi les mouvements #Agressions NonDénoncées, en 2014, et #MoiAussi, en 2017.

Sur sa page Facebook, l’écrivaine Élise Turcotte relaie quotidiennement la parole des femmes à travers des articles qui légitiment leur voix, tout comme leur silence. Plaidoyers en faveur des droits des victimes de crimes sexuels et réflexions sur l’égalité et la colère côtoient œuvres d’art engagées et dénonciations des doubles standards auxquels se heurtent politiciennes et autres femmes de tête.

Pas étonnant, donc, qu’elle se soit trouvée aux premières loges des importants débats ayant suivi les mouvements #AgressionsNonDénoncées, en 2014, et #MoiAussi, en 2017.

« Les nombreuses voix qui se sont levées avec courage et la négation souvent insidieuse de ces dernières occupaient constamment mes pensées », soutient Élise Turcotte, rencontrée dans un café à Montréal.

« Je me suis rendu compte que les conséquences de cette prise de parole n’étaient pas juste sociales, mais intimes aussi. Les microagressions que l’on subit lorsque notre langue est remise en question pénètrent dans notre corps et notre peau, s’insinuent entre les membres d’une famille. »

 

Dans L’apparition du chevreuil, une écrivaine se retire dans un chalet après avoir été victime de harcèlement sur les réseaux sociaux. Au cœur de la tempête, elle scrute la forêt où rien n’est tranquille, et observe le grondement sournois qui grandit dans le chalet voisin, abandonné et rongé par la mérule.

Remontant le cours de sa colère, elle lutte contre sa propre parole, sans cesse mise en doute par les discours dominants. Peu à peu, la véritable menace se précise ; une histoire familiale et intime qui la hante comme un prédateur. Et si on l’avait suivie ?

Chasse à l’épuisement

Cette histoire de prédation, de censure et d’affirmation de soi est née dans l’esprit d’Élise Turcotte lors d’un séjour en forêt, pendant la rédaction de son précédent roman, Le parfum de la tubéreuse.

« De ma table de travail, j’apercevais un chalet abandonné. Il ne cessait de grandir et de prendre de plus en plus de place dans mon espace imaginaire. Je me disais qu’à l’intérieur, il y avait quelque chose à sauver. J’ai vite compris que c’était le roman que j’allais écrire qui devait l’être, la voix de ma narratrice, la voix de ces femmes qui ont osé parler. »

Bien que le roman ne soit en aucun cas autobiographique, Élise Turcotte n’est pas étrangère aux insultes et menaces lancées à cor et à cri sur les réseaux sociaux. « Tu n’aimes pas les hommes, tu n’as pas le sens de l’humour, tu es extrémiste. Ces phrases, que j’ai entendues et lues à de multiples reprises, cherchent à nier la parole des femmes. Je voulais parler de cette violence insidieuse, jamais dénoncée par la masse, qui gruge et essouffle peu à peu. »

Tel un chevreuil traqué, la narratrice de l’œuvre est victime de chasse à l’épuisement par son prédateur, une technique qui consiste à poursuivre l’animal jusqu’à ce qu’il ralentisse et devienne une proie facile.

« Ma narratrice, comme la plupart des femmes qui écrivent et prennent la parole, finit par ressentir cet épuisement. À force d’être contraintes de se justifier, de rassurer leur interlocuteur, elles finissent par douter de leur propre expérience. » Et par se taire.

Même au sein de sa propre famille, le témoignage et le vécu de la narratrice sont constamment remis en doute, considérés comme trop radicaux. « La famille est un endroit où on aime beaucoup le statu quo », poursuit l’écrivaine.

« On ne veut pas trop déranger les choses. Un écrivain, avec son regard lucide et curieux, ça ne fait pas toujours plaisir. Mais comme le disait James Baldwin, il y a deux façons d’affronter la vie. On peut accepter ou nier et fuir. Un écrivain ne peut pas nier, même s’il perd parfois des plumes au passage. »

Pour transmettre le doute, la tension omniprésente et les multiples interrogations qui se bousculent dans la tête de sa protagoniste, Élise Turcotte a effectué un travail narratif colossal, juxtaposant les temporalités, maniant les sous-titres, enchevêtrant le présent aux souvenirs de réunions familiales et aux rencontres avec une psychologue plongée dans le déni.

Je voulais cristalliser les voix sans les asseoir dans ce qu’on peut nommer. Je trouve que ça frappe plus fort. Je n’avais pas la volonté d’atteindre une forme de totalité romanesque, de faire un roman psychologique qui expliquerait le comment du pourquoi. Je suis fatiguée de toujours devoir expliquer.

Le résultat, haletant, est d’une incroyable densité. « Le roman ne fait que 160 pages, mais il est le produit d’un monologue intérieur qui a duré près de cinq ans. »

L’autrice déjoue donc les attentes, bouscule le système narratif linéaire, évite de nommer les lieux et les personnages, ainsi que toute forme de justification discursive, ne conservant que les « lignes de force » de son récit, soit les événements et les émotions brutes.

« Je voulais cristalliser les voix sans les asseoir dans ce qu’on peut nommer. Je trouve que ça frappe plus fort. Je n’avais pas la volonté d’atteindre une forme de totalité romanesque, de faire un roman psychologique qui expliquerait le comment du pourquoi. Je suis fatiguée de toujours devoir expliquer. C’est l’observation radicale d’une situation qui nous permet d’atteindre la vérité. »

Élise Turcotte prendra part à la discussion Femmes de convictions avec Judith Lussier au SLM le 22 novembre à 16 h 55 ; elle sera aussi présente les 20, 22, 23 et 24 novembre.

Entre deux révoltes féministes, une écrivaine se retire dans un chalet pour se mettre à l’abri des menaces qu’elle reçoit sur les réseaux sociaux. Au coeur d’une tempête, qui à la fois obscurcit et enlumine le paysage, elle appréhende la forêt autant que sa parole, confrontant la réalité à son imaginaire, doutant de la validité de son récit hanté par une prédation trop familière. Comme sa narratrice, qui bouscule les attentes sociales, Élise Turcotte déjoue les codes spatio-temporels et les justifications discursives pour ne laisser sur papier qu’une tension pantelante et lucide qui brûle les mains autant que l’âme. L’écrivaine crée un univers aux effluves féeriques, dont les échos traversent le présent. À couper le souffle.

L’apparition du chevreuil

★★★★

Élise Turcotte, Alto, Montréal, 2019, 160 pages