Pour une histoire commune

Ils sont jusqu’à 33 auteurs et autrices, illustrateurs et illustratrices cosignataires d’«On a tous besoin d’histoires», écrit, pensé et tenu à bout de bras par l’autrice et passeuse de littérature jeunesse Marie Barguirdjian.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ils sont jusqu’à 33 auteurs et autrices, illustrateurs et illustratrices cosignataires d’«On a tous besoin d’histoires», écrit, pensé et tenu à bout de bras par l’autrice et passeuse de littérature jeunesse Marie Barguirdjian.

On a tous besoin d’histoires « pour être distraits un instant de sa propre histoire » (Jean-Claude Mourlevat), « pour se souvenir » (Joséphine Bacon), « pour étancher la solitude » (Simon Boulerice), « pour agrandir la vie » (Timothée de Fombelle), pour « s’émerveiller, même si “l’émerveillement est une chose inutile”, disait Gio Ponti, mais aussi indispensable que le pain ! ».

Ils sont jusqu’à maintenant 33 auteurs et autrices, illustrateurs et illustratrices cosignataires d’On a tous besoin d’histoires,écrit, pensé et tenu à bout de bras et avec passion par l’autrice et passeuse de littérature jeunesse Marie Barguirdjian (La chambre d’Adèle, Édito Jeunesse, 2019).

On a tous besoin d’histoires, c’est un manifeste, mais surtout une ode à la lecture, à la culture et à l’imaginaire dans laquelle l’autrice et conférencière propose, en 14 points illustrés par des créateurs, les bienfaits de la lecture. Loin d’elle, toutefois, l’idée de faire de cet ouvrage un document pédagogique.

Elle souhaite avant tout dire la beauté de la littérature jeunesse en s’adressant au grand public au sens humain, humaniste du terme.

 

« Je voulais avoir un abord socioculturel. Toucher les gens au cœur. Leur rappeler qu’on ne peut pas se passer de la lecture. C’est inimaginable, pour moi, des gens qui ne lisent pas d’histoires. Les mots, l’imaginaire, c’est de ça qu’on est fait. Il faut revenir à l’essentiel, qui est de partager des histoires, orales ou écrites. Parce que si on ne se nourrit pas de ça, on va s’appauvrir », raconte-t-elle au bout du fil.

Le plus gros problème, selon l’autrice, reste l’accompagnement des jeunes, le suivi, la transmission d’un désir de lire.

« Je trouve qu’il y a une forte dichotomie en ce moment. On vit dans une espèce d’opulence du livre. On veut en faire consommer. On s’imagine que, parce qu’on balance des livres, c’est bien, mais je ne crois pas que c’est la solution pour former des lecteurs. On ne crée pas de lecteurs si on ne crée pas de désir intérieur. Tu peux bien donner des livres à tout le monde et dire que ça rend tellement heureux de lire, mais si l’enfant ne comprend pas ce que tu dis, la phrase reste abstraite. Il faut vraiment que ça vienne de l’intérieur. C’est la question du désir qui est là. C’est la question de toute chose. 

Le pouvoir de l’humain

L’idée d’écrire un manifeste vient souvent de l’urgence d’agir, de dénoncer. D’ailleurs, chacune des citations et chacun des points contenus dans le document témoigne de la nécessité de lire, de faire lire, de raconter. Bien qu’elle n’ait pas le dessein de faire descendre les gens dans la rue, Marie Barguirdjian croit plus que tout au pouvoir de l’engagement social, à l’implication des parents, à l’accompagnement des adultes, d’autant plus aujourd’hui, à l’ère du numérique et des gadgets électroniques. « Il faut maintenir le cap littéraire. C’est sûr que c’est exigeant, plus que papillonner sur Internet, sur sa tablette… Il ne faut toutefois pas croire que le numérique me fait peur. Je ne suis pas du tout contre lui. Mais le contact humain est essentiel, notamment dans la construction d’un enfant, entre 0 à 6 ans et jusqu’à l’adolescence. Alors, mettre une machine entre un texte et la pensée d’un enfant qui lit, ça me dérange. Une machine ne peut pas voir les réactions, échanger avec l’enfant. Une machine ne répond pas à ça ! Ça me met un peu en colère. »

Tenir un livre entre ses mains force au contraire le jeune à communiquer avec ses émotions, ça lui offre une intimité qu’il ne peut pas vivre avec un écran, assure l’autrice. Ne pas perdre contact avec notre humanité, voilà l’essentiel du propos du manifeste.

Le problème avec la littérature jeunesse, et donc avec la lecture, au-delà du lectorat, de l’enfance dont l’intelligence est souvent sous-estimée — comme le mentionnait déjà Vincent Cuvellier dans son essai Je ne suis pas un auteur jeunesse (Gallimard, 2017) —, c’est la perception qu’en ont parfois les adultes, les parents.

« On dirait qu’on est dans le show avec la littérature jeunesse. Quand quelque chose arrive, les parents s’attendent souvent à du spectacle. On veut de la distraction. Ça me rappelle une conversation que j’ai eue avec le docteur Jean-François Chicoine. On veut suréduquer les enfants, mais en suréduquant, on veut aussi les distraire, sauf qu’on oublie de prendre du temps pour échanger, pour être dans le silence », se désole-t-elle.

Démocratiser la lecture

Portée par le désir de fédérer et de décloisonner les livres qui sont enfermés dans les bibliothèques, dans les librairies, Marie Barguirdjian rêve ainsi de les voir partout, dans les autobus, dans les centres commerciaux, pour ainsi participer à la démocratisation de la culture.

« Proclamer l’importance de la littérature jeunesse et tout ce que ça comporte pour le développement de l’enfant, ce qu’il va devenir plus tard, voilà ce qui me tient à cœur. Il faut arriver à convaincre tout le monde de se tenir la main », conclut Marie Barguirdjian.

On a tous besoin d’histoires sera lancé et offert gratuitement le 23 novembre au Salon du livre de Montréal.

Marie Barguirdjian sera au SLM les 20, 22, 23 et 24 novembre.

Extrait d’«On a tous besoin d’histoires»

Pef, le célèbre auteur des Motordus, se plaît à raconter cette anecdote de son enfance, qui nous rappelle combien le langage reste abstrait tant que nous n’apprenons pas le code de la lecture et que nous ne voyons pas les mots écrits : ainsi, petit, quand il entendait sa maman dire « C’est ouvert ! », il comprenait « C’est tout vert ! ». L’oreille nous fait entendre une chose, l’écriture en fait voir une autre. Plus tard, Pef inventera sa Belle lisse poire du prince de Motordu en jouant avec les mots et les images qu’ils provoquent.

On a tous besoin d’histoires

Marie Barguirdjian, Montréal, 2019, 65 pages