Victor Jestin et la tyrannie du camping

La plume de Victor Jestin conjugue violence et sensualité dans un arrière-plan d’injonction à la virilité.
Joel Saget Agence France-Presse La plume de Victor Jestin conjugue violence et sensualité dans un arrière-plan d’injonction à la virilité.

Un camping dans les Landes. À première vue, le décor semble inoffensif. Avant d’être un jeune diplômé en cinéma et désormais un écrivain publié chez Flammarion, Victor Jestin y a passé de nombreux étés en famille, se pliant aux codes d’une microsociété oisive et festive, vouée à l’adoration du soleil, des vagues et des cocktails fruités.

Or, pour Léonard, narrateur du roman La chaleur, le camping dissimule mal un revers morbide et une pression sociale malsaine. Adolescent freluquet et mal dans sa peau, qui n’ose pas enlever son t-shirt aussi prestement que les autres et qui supporte mal le cagnard, Léo fait à peine semblant de s’amuser dans les fêtes de bord de mer où tout le monde ne pense qu’à baiser son prochain. Le camping, avec son conformisme ensoleillé et son injonction au plaisir factice, devient le miroir angoissant de son propre mal-être.

« Il est d’usage d’aimer la chaleur et de rechercher les vertiges du désir, mais Léonard refuse ce penchant naturel du monde et cette nécessité de l’adolescence », nous dit Victor Jestin. Entrant dans sa psyché à coups de phrases courtes et efficaces, dépouillées d’esbroufe mais chargées d’affect, l’auteur dessine un personnage mal-aimé de qui l’on s’entiche néanmoins.

Sa lucidité est souvent incendiaire. À la page 36, on peut lire : « Le camping avait ses propres lois. Deux semaines de vacances, c’était une vie entière. On y arrivait comme on naît, pâle et seul. » Ou encore, à la page 47 : « C’est beau les Landes, disaient les gens. L’air est pur, il fait chaud, on a l’océan devant soi. Personne ne disait : C’est terrible, les Landes. C’est le faux calme des pins, le fracas des vagues dont on sait bien qu’elles ont déjà tué. » Ces qualités d’écriture ont rapidement fait de La chaleur l’un des romans les plus remarqués de cette rentrée littéraire française, en lice pour le Renaudot, le Médicis et le Femina.

 

Léo est « désynchronisé de son environnement », pense Victor Jestin. Mais sans le savoir, comme un révolté qui s’ignore, il est aussi en lutte contre un monde vacancier préfabriqué. « Il aimerait appartenir à ce monde. Mais les campings vendent de la joie formatée. Soyons clairs, j’ai moi-même beaucoup aimé mon adolescence de campeur, mais ça demeure une industrie qui vend du rêve, et elle peut être insidieusement tyrannique, nous poussant à être heureux parfois malgré nous. Le camping refuse l’idée du tragique, parce qu’il répond strictement à une politique du positif. Refuser ainsi l’idée que les choses puissent aller mal, c’est nécessairement s’aveugler. Je construis mon roman sur ce déni. »

Un cadavre sous le sable

Comment transformer un camping paradisiaque en cauchemar étouffant ? En y introduisant un cadavre, bien sûr, et une ambiance mystérieuse que ne renieraient pas les plus grands auteurs de polars. Un soir, Léonard assiste à la mort accidentelle et burlesque d’un camarade, qui s’étrangle avec les cordes d’une balançoire. Il aura alors l’étrange idée d’enterrer le cadavre, se chargeant d’une culpabilité dévorante qui ne le quittera plus. « C’est un geste irrationnel mais révélateur, glisse Jestin. En vérité, il n’avait pas besoin d’enterrer un corps pour se sentir mal ! »

« Ça m’intéressait d’utiliser quelques ingrédients du polar, ajoute-t-il, et d’y inclure aussi des éléments de comédie. L’ambiance de mon roman est certes plus anxiogène que celle des comédies adolescentes du cinéma américain, mais je pense m’inscrire néanmoins en partie dans ce registre, ou flirter avec les codes du cinéma de Judd Apatow en mettant en scène des ados qui essaient de jouir et qui n’y arrivent que maladroitement. »

Une fois le corps d’Oscar bien enfoui sous la plage, Léonard arrivera effectivement mieux à apprivoiser son propre désir sexuel — non sans balourdise ni sans brutalité. La plume de Victor Jestin conjugue violence et sensualité dans un arrière-plan d’injonction à la virilité. « Apprendre le sexe dans une telle pression de performance, qui vient autant des parents et des pairs que de la publicité ambiante ou d’un certain effet Tinder, ça fait nécessairement des ravages. » Dans le roman, cette tension touche particulièrement Louis, le meilleur ami de Léonard, coincé dans le jeu de la virilité jusqu’à se faire plus mal que nécessaire.

Sur ce chemin malhabilement langoureux, Victor Jestin marche à pas délicats, sans trop étirer le trait, épurant la plume au maximum. « Ce qui a été le plus important pour moi était de trouver la bonne musicalité pour ce récit », dit celui qui est aussi percussionniste à ses heures. « J’ai écrit ce livre maintes fois pour ensuite le désécrire, pour y soustraire tout ce qui relevait de la posture et de l’effet, et pour essayer d’aller à l’essentiel. » Un auteur qui a le sens de la mesure.

Après l’extinction de la race humaine, on retrouvera peut-être la trace de ces bipèdes châtiés pour leur hubris en déterrant une carte d’anniversaire sur laquelle figurera le seul vers de Rimbaud dont tout le monde se souvenait : « On n’est pas sérieux quand on a 17 ans ». C’est une itération de ce vers, augmentée d’un prosaïque « sauf une fois au camping », qui nous vrille en tête au sortir de La chaleur. Un premier ouvrage de Victor Jestin où l’économie langagière se mêle à une sensualité ouvertement puisée chez Jean Genet. Plutôt camusien par sa sensibilité fataliste, ce roman, où la misère sexuelle de l’adolescence rencontre Les bronzés, met en scène le réflexe improbable d’un jeune homme qui, après avoir assisté à la mort d’un ami ivre étranglé par les cordes d’une balançoire, décide de l’enterrer à l’insu de tous. Coeur révélateur pourrissant sous le soleil, la dépouille hoquettera alors que l’esprit du protagoniste valdingue dans une spirale de culpabilité on ne peut plus absurde.

Ralph Elawani

Extrait de «La chaleur»

Le camping avait ses propres lois. Deux semaines de vacances, c’était une vie entière. On y arrivait comme on naît, pâle et seul. On en repartait dans un soupir de tristesse ou de soulagement comme on meurt. Les amitiés se faisaient, se défaisaient au détour des allées. Les coeurs s’enflammaient et se brisaient dans une même journée. J’avais vu quelque fois Luce et Oscar être amis, être amoureux, ou s’ignorer. Je marchais désormais avec elle comme si j’étais lui.

La chaleur

★★★

Victor Jestin, Éditions Flammarion, Paris, 2019, 139 pages