Désobéir à Miles, écrire sur le jazz

Serge Truffaut et Stanley Péan nous font redécouvrir des géants du jazz comme Dinah Washington.
Illustration: Tiffet Serge Truffaut et Stanley Péan nous font redécouvrir des géants du jazz comme Dinah Washington.

L’histoire du jazz serait composée, s’il faut se fier à l’analogie pugilistique développée par le pianiste et journaliste anglais Leonard Feather, de poids lourds (Miles Davis, Billie Holiday), de mi-lourds (Dave Brubeck, Sonny Rollins) et de mi-moyens.

Accompagnateurs géniaux, innovateurs pillés, fous furieux du refus de se laisser marcher sur les pieds, remarquables oubliés, éternels seconds violons dégainant saxos ou trompettes : ils auraient tous eu en commun un « désir intense, marqué, de sensibiliser le bipède, le quidam, le m’ssieu-m’dame Tout-le-Monde aux beautés de leur musique ». Heureux seront-ils d’apprendre, depuis l’autre côté du rideau où ils logent jusqu’à la fin des temps, qu’ils ont trouvé en Serge Truffaut, critique jazz au Devoir, le plus persuasif des ambassadeurs (et que leur ambassadeur a déniché en l’illustrateur Christian Tiffet un « soliste » aussi intime des mérites de la retenue que de la flamboyance).

Composé de quarante portraits de musiciens, et ponctué de promenades dans les rues de certaines des capitales américaines du genre, Les résistants du jazz est l’œuvre d’un critique érudit dont les connaissances, plutôt qu’étouffer, élèvent son lecteur, un équilibre tenant beaucoup à son humour et à cette langue où l’ironie ou la fausse familiarité ne sont que d’autres visages de l’élégance. Ajoutons que le vétéran connaît pertinemment le pouvoir d’un récit bien mené.

« Ouais, mais peux-tu me raconter une histoire ? » demande un jour Lester Young en « s’adressant à un jeune saxophoniste qui essayait de l’impressionner avec un étalage virtuose de clichés du be-bop ». Bien qu’elle soit placée en exergue du recueil d’essais De préférence la nuitde Stanley Péan, l’anecdote pleine d’enseignements n’est sans doute pas étrangère à Truffaut, tant son ouvrage sait faire apparaître sous nos yeux ses sujets :  Paul Desmond au Vesuvio Café de San Francisco, Lee Morgan quelques minutes avant qu’il soit abattu par sa femme cocufiée, Max Roach qui pète la gueule à des racistes dans un diner perdu entre Chicago et Indianapolis.

Et le passé, sans cesse transformé en occasions de saigner le mélomane par des maisons de disques multipliant les rééditions coûteuses, devient un instant cette source d’énergie dans laquelle puiser afin d’empêcher le jazz de se fossiliser.

Illustration: Tiffet Silver Horace

Savoir désobéir

« N’écrivez pas sur la musique. La musique parle pour elle-même », conseillait très péremptoirement un certain Miles Davis. Le chapitre à la fois ému, indigné et désolé, rempli d’admiration et de dégoût que consacre Stanley Péan aux multiples vies de Chet Baker dans De préférence la nuit est ainsi une splendide preuve qu’il faut parfois savoir désobéir aux géants.

Très conscient de la mince marge séparant la noble mythification de la triste folklorisation, l’écrivain et animateur de la quotidienne d’ICI Musique Quand le jazz est là aura savamment choisi d’aller voir ce qui se cache derrière les représentations cinématographiques ou littéraires — pas toujours historiquement justes — du jazz et de ses personnages majeurs.

Sa démarche n’a pourtant rien de celle d’un redresseur de torts et s’incarne plutôt dans une volonté de mettre en lumière à quel point le jazz a dialogué, et continue de dialoguer, avec toutes les sphères de la société américaine, à quel point il ne peut exister que dans un rapport étroit aux vies quotidiennes de ceux qui l’écoutent et aux vies politiques des communautés dont il émerge.

Quatre textes intitulés « Black and Blue », d’un ton grave et gonflé d’espoir, retracent l’émergence d’un jazz contestataire, employé par les Afro-Américains comme outil d’éveil et de lutte, un combat que doivent bien sûr poursuivre encore aujourd’hui tant de musiciens noirs aux États-Unis.

Chez Péan comme chez Truffaut, le critique est donc un éclaireur, voire un voyant capable de repérer des parentés insoupçonnées dans la pénombre du passé. « Au fond, Sun Ra a été la réincarnation, “ jazzée  évidemment, d’Alfred Jarry », apprend-on par exemple grâce au second, une comparaison tenant de l’évidence une fois sous notre nez, mais à laquelle il fallait penser.

Difficile d’ailleurs de ne pas soupçonner que lorsqu’il se réjouit de ce que le saxophoniste du peuple, Stanley Turrentine, n’ait jamais cessé de dédaigner « la musique bien lisse, bien propre qui sied aux abonnés de Maisons & Jardins », c’est beaucoup de lui-même que Serge Truffaut parle. Autrement dit : le jazz n’a d’avenir que si on lui offre les moyens de se mesurer, au risque de se salir, aux beautés et aux laideurs du présent, que si l’on refuse qu’il devienne muzak.

Les résistants du jazz // De préférence la nuit

★★★ 1/2

Serge Truffaut, illustré par Christian Tiffet, Somme toute, Montréal, 2019, 144 pages // Stanley Péan, Boréal, Montréal, 2019, 272 pages