«Le monde a-t-il fait la culbute?»: un testament épistolaire

L’interrogation sur le désarroi universel, auquel le Québec n’échappe pas dans les années 1960 et 1970, tiraille Jacques Ferron.
Télé-Québec L’interrogation sur le désarroi universel, auquel le Québec n’échappe pas dans les années 1960 et 1970, tiraille Jacques Ferron.

Aux récentes élections fédérales, des indépendantistes québécois ont amèrement reproché à certains des leurs d’avoir voté pour le Nouveau Parti démocratique. Dès 1971, dans une lettre à sa sœur Madeleine, l’écrivain et médecin Jacques Ferron, hanté par l’authenticité d’un progressisme qui vienne de nous, exprime la même amertume. Il lui signale que le NPD « est à la dévotion du système et ne peut nuire en rien à une carrière personnelle ».

Il s’agit d’un extrait du troisième et dernier tome (1966-1985) de la correspondance inédite entre Jacques Ferron (1921-1985), la romancière et nouvelliste Madeleine Ferron (1922-2010) et son mari Robert Cliche (1921-1978), avocat, ex-dirigeant de l’aile québécoise du NPD de 1963 à 1968, nommé juge plus tard.

Savamment annotée par Marcel Olscamp et Lucie Joubert, l’édition ne s’intitule pas pour rien Le monde a-t-il fait la culbute ?.

Cette interrogation sur le désarroi universel, auquel le Québec n’échappe pas dans la seconde moitié des années 1960 et la décennie suivante, tiraille Jacques Ferron, le plus sensible des correspondants au phénomène souvent obscur qui les ébranle. Exerçant à l’époque la médecine comme omnipraticien dans des hôpitaux psychiatriques, il pressent curieusement que la réadaptation des patients par le marché du travail cessera d’être une nécessité avec l’essor de la société postindustrielle.

Il donne alors libre cours à son fantasme utopiste d’un monde parallèle qui pourrait naître. En 1970, il écrit à Madeleine : « Les nonos, les fous, les poètes doivent essayer de s’organiser eux-mêmes sur les terres abandonnées, dans les régions désignées, en marge de la société active, déjà minoritaire. »

Il semble prophétiser dans le désert, mais en 1977, l’année de l’adoption de la loi 101, sa sœur, devenue plus respectueuse de son idéalisme fou, lui avouera que cette loi l’« a rendue honteuse » par rapport à lui.

« Je me suis rappelé comment nous nous étions moqués de toi quand tu avais prôné l’unilinguisme français » dès la fin des années 1950. Cette reconnaissance par Madeleine de la profondeur prémonitoire de la pensée de Jacques Ferron se rapproche de l’admiration que Robert témoigne à l’écrivain en 1973 pour son ouvrage Du fond de mon arrière-cuisine, nouveauté qui renferme un vif hommage au poète psychiatrisé Claude Gauvreau, même si une autre partie du livre lui reste « difficile à saisir ».

Comment Madeleine et Robert pourraient-ils comprendre à fond l’étrange Jacques qui admire l’héroïsme du Front de libération du Québec en en désapprouvant la violente stratégie politique, cet incroyant qui déplore que sa patrie ignore « les richesses culturelles » du catholicisme à cause des prêtres qui, « indignes d’eux-mêmes », ont trahi leur mission, ce fou avoué qui, son inspiration tarie, tente en 1976 de se suicider ?

Extrait d’une lettre de Jacques Ferron, 4 février 1977

« Je me souviens qu’à une réception au Windsor en l’honneur d’André Malraux qui se tenait à la porte et nous serrait la main comme un mannequin, je m’étais expliqué de mon antipathie pour Dollard des Ormeaux à André Laurendeau, lui disant que les Iroquois, c’était le Tiers Monde et que nous en faisions partie : “Ah !, me dit-il, vous l’allez chercher loin !” Il ne me semblait pas. »

Le monde a-t-il fait la culbute ? Correspondance 3 1966-1985

★★★★

Jacques Ferron, Madeleine Ferron, Robert Cliche, Leméac, Montréal, 2019, 592 pages