«Le coeur en bandoulière»: dans l’atelier de l’écrivain

Ce qui émeut d’emblée dans le livre de Michel Tremblay, c’est la crainte du narrateur d’être dépassé.
Guillaume Levasseur Le Devoir Ce qui émeut d’emblée dans le livre de Michel Tremblay, c’est la crainte du narrateur d’être dépassé.

Il y a cinq ans, Michel Tremblay a tenté d’écrire une pièce en hommage à l’un de ses dramaturges préférés, Anton Tchekhov. En relisant le texte inachevé lui prend l’idée de vivre la lecture de ce qui est devenu son « seul fond de tiroir » à travers le regard de Jean-Marc, son alter ego. C’est ainsi qu’est né Le cœur en bandoulière, « comme les ados qu’on croise dans le métro et qui portent sur leur dos un sac trop gros ».

L’offrande annuelle du vénérable écrivain se présente donc sous la forme d’une pièce en un acte, Cher Tchekhov, que le narrateur relit et annote, et dans laquelle sont intercalés cinq moments de réflexion de ce dernier, au coucher du soleil. D’où l’ambiance crépusculaire se dégageant du 40e livre de Tremblay, qui semble nous inviter à regarder par-dessus son épaule ou nous convier à « la danse autour de l’ordinateur ». Quiconque ayant vécu l’angoisse de la page blanche ou étant passé maître dans l’art de procrastiner s’y reconnaîtra.

Au-delà du plaisir d’accompagner l’auteur dans ses réflexions sur la création et sur l’inspiration — ou son absence —, ce qui émeut d’emblée dans Le cœur en bandoulière, c’est la crainte du narrateur d’être dépassé. « Me servirait-il à quelque chose de la terminer ? Est-ce que j’en ai besoin ? Est-ce seulement de l’entêtement si je m’y intéresse maintenant ? Ou la frustration de quelqu’un qui n’a plus rien à dire et qui revient sur ses vieilles erreurs ? » Est-ce ce même sentiment qui l’empêche de se « concentrer sur le nouveau Kevin Lambert, pourtant formidable » ?

Cette crainte de ne plus être pertinent, de n’être plus de son temps, le narrateur l’a transmise au dramaturge Benoît, personnage de la pièce, dont les trois sœurs, eh oui !, sont actrices de théâtre. « Ben, arrête de brailler à tout bout de champ si tu veux pas qu’on t’appelle Macha… » lance l’une d’elles — tandis que Tremblay salue l’humour de l’auteur russe.

Dans le jardin de leur maison d’enfance — décor tchékhovien par excellence —, Benoît, condamné à jouer les seconds couteaux à la télé, ses sœurs et le benjamin de la famille s’apprêtent à célébrer l’Action de grâce. Sont aussi de la partie Laurent, acteur et amoureux de Benoît, et Christian, critique de théâtre et amant de Claire, l’aînée de cette famille dysfonctionnelle. Entre Benoît et Claire, ce sera l’heure de régler quelques comptes. Et pour Christian, de passer au tordeur.

« Et tu sais quoi ? J’ai parlé d’abdiquer tout à l’heure… J’voulais pas abdiquer comme toi, Benoît, arrêter de travailler parce que la critique a pas aimé ta dernière pièce… » assène Claire à son frère, qui ne lui pardonne pas son interprétation d’Arkadina ni sa liaison avec Christian, et l’accuse d’« imiter les jeunes pour avoir l’air jeune ».

Tant dans les répliques assassines qui fusent entre les membres de la famille tchékhovienne — on est bien chez Tremblay, rassurez-vous — que dans les réflexions teintées de mélancolie du narrateur, pas toujours tendre envers lui-même, on devine la volonté farouche de l’écrivain de crier haut et fort qu’il a encore quelque chose à dire. Et si la tendance se maintient, il le prouvera une fois de plus l’automne prochain.

Extrait de « Le coeur en bandoulière »

Je suis seul pour un mois. Des amis qui avaient l’intention de couper l’hiver en deux et de venir passer février dans mon paradis doux, sinon chaud — la Floride est tout de même sujette à des coups de froid —, se sont désistés à la dernière minute et il était trop tard pour lancer de nouvelles invitations.

 

J’aurais donc en masse le temps de « réparer », si la chose est possible, bien sûr, ce que je ne considère tout de même pas comme un ratage complet, mais, disons, une grande maladresse.

Le coeur en bandoulière

★★★

Michel Tremblay, Leméac / Actes Sud, Montréal, 2019, 125 pages