«Le ghetto intérieur»: silence coupable

Santiago Amigorena livre un récit sobre et percutant qui explore l’indicible.
Bamberger Santiago Amigorena livre un récit sobre et percutant qui explore l’indicible.

L’antisémitisme avait poussé son grand-père à quitter la Pologne à la fin des années 1920 et à refaire sa vie à Buenos Aires, dans le Nouveau Monde. Les dictatures latino-américaines, elles, ont forcé ses parents à faire le chemin inverse, quittant l’Argentine et l’Uruguay au début des années 1970 pour s’installer en France.

Et tout comme son grand-père, Santiago H. Amigorena estime avoir accompli une trahison. Il a laissé tomber son pays, sa langue et ses amis. « Je n’ai pas été là où j’aurais dû être. » Écrivain, scénariste et réalisateur, Santiago H. Amigorena, né en 1962 à Buenos Aires, en Argentine, remonte avec Le ghetto intérieur, son dixième livre, à la source d’une histoire familiale qui le hante depuis qu’il a commencé à écrire.

En 1928, comme des milliers d’Européens, Wincenty Rosenberg, le grand-père d’Amigorena, larguait les amarres. Avant qu’il ne quitte Varsovie, sa mère lui avait fait jurer qu’il lui écrirait toutes les semaines. Le fils ne tiendra sa promesse que pendant la première année.

Il s’installe, déniche un emploi dans un magasin de meubles, apprend l’espagnol, tombe amoureux, a des enfants. Pour Vicente — tout le monde à présent l’appelait Vicente —, qui se sentait plus Polonais que juif, amoureux de la langue allemande, de la vie.

Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, dans un autre hémisphère, la rumeur nazie commence à gronder, les pogroms se multiplient, l’antisémitisme se répand partout en Europe. Les communications deviennent plus difficiles. Wincenty avait bien tenté plusieurs fois de convaincre sa mère de venir le rejoindre à Buenos Aires, mais la vieille femme avait toujours refusé. Aurait-il pu faire mieux qu’insister ?

Et puis est arrivé ce que l’on sait. Le régime nazi, la Seconde Guerre mondiale, la terrible réalité du ghetto de Varsovie, dont Vicente pouvait prendre la mesure en lisant les lettres — de plus en plus rares — que sa mère lui écrivait encore.

« En deux ans, dans cet enfer surpeuplé, cent mille personnes allaient mourir de froid et de faim. Cent mille personnes allaient mourir avant les déportations et les fusillades, avant qu’on ne commence à les emmener, à raison de quelques milliers par jour, dans ces camps où les nazis allaient réussir à faire de la mort une mécanique purement industrielle. » Et puis fondu au noir.

Douze mille kilomètres plus loin, raconte Amigorena, c’est la culpabilité qui s’abat sur le fils, qui fait le choix de n’en parler à personne. Qui en réalité ne parle même plus et devient peu à peu « prisonnier du ghetto de son silence ». Un jour, il apprendra que sa mère a été envoyée à Treblinka II.

Avec cette histoire étouffante, Santiago H. Amigorena nous livre une « annexe » qui est à l’origine de la vaste entreprise autobiographique un peu proustienne — sans la vivacité et la profondeur du style — qu’il a amorcée en 1998 avec Une enfance laconique.

Une écriture sans grand relief, mais qui convient bien à ce récit sobre et percutant qui explore l’indicible. Un équilibre délicat qui nous permet de prendre la mesure de cette catastrophe aux multiples ondes de choc, qui s’est jouée à la fois dans l’intimité et à grande échelle.

Extrait de «Le ghetto intérieur»

Je ne sais pas à quel moment exactement Vicente a su que sa mère avait été déportée à Treblinka II, ce camp où il n’avait jamais été question de travail, où personne ne mourait de fatigue, d’épuisement, de faim ; ce camp qui avait été le plus efficace de tous, ce camp qui avait été une implacable machine destinée à tuer le plus grand nombre possible le plus rapidement possible – ce camp où, en un an, les nazis avaient réussi à éliminer près d’un million de personnes. Mais je sais qu’il l’a su.

Le ghetto intérieur

★★★ 1/2

Santiago H. Amigorena, P.O.L., Paris, 2019, 192 pages