«Un degré de la fugue»: poésie fertile en territoires menacés

Le recueil de poésie de Francis Bastien propose une plongée dans l’imaginaire nordique, interrogeant l’existence par notre rapport tellurique à l’habitat.
Jacques Nadeau Le Devoir Le recueil de poésie de Francis Bastien propose une plongée dans l’imaginaire nordique, interrogeant l’existence par notre rapport tellurique à l’habitat.

Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en milieu urbain et, même si nos connaissances de la faune et de la flore s’accroissent, nous sommes de plus en plus déconnectés de la terre et de l’eau, entre nos quatre murs entourés d’asphalte. Dans son premier recueil de poésie, Un degré de la fugue, Francis Bastien nous propose une plongée dans l’imaginaire nordique, interrogeant l’existence par notre rapport tellurique à l’habitat.

« Je suis venu étudier / de quoi les sentiers se nourrissent », annonce-t-il d’emblée. Ancré dans le territoire, le poète est en état d’alerte, dans l’observatoire de son existence, à la recherche de nouveaux sens : « écrire, haïr, dire oui / ne veut rien dire de plus / que les rocs enfouis / autour de la maison ». En place de l’exercice de la raison et de l’emportement des émotions, Bastien recentre sa poésie sur son environnement immédiat, fait de pruches, « des aurores boréales à senteur de thym » et de « saules au bout de leur vertige ».

Tous ces paysages, apparemment immobiles, s’opposent au mouvement perpétuel des êtres, à commencer par le sien : « je n’ai qu’une route à finir / qu’un soupir à déloger / pour n’être plus un déserteur ». Obsédé par la fuite, le poète cherche à se poser : « qui seras-tu est le dernier lieu ». Comme si la vie était une quête vers ce lieu où nous attend la paix, même la figure du nomade semble chercher sa résolution dans l’arrivée : « les nomades, étincelles qui durez des siècles / on vous attend quelque part ».

En outre, Bastien prend bien soin d’inscrire l’être humain en égal de la matière qui l’entoure : « nous appartenons à ce qui pèse ». Les amalgames entre le terroir et son intériorité sont d’ailleurs récurrents : « on entend à peine la rivière / si c’en est une / et non la friction du désir dans sa fuite ». Il en résulte un attachement privilégié de l’être à son habitat, où le poète, à l’instar de la complexité de ces minéraux séculaires, se sédimente : « je ne vieillis pas — je me stratifie ».

Ce premier recueil de Francis Bastien est une force tranquille, une poésie dense et touffue dans laquelle on avance comme en forêt, le pas incertain, avec délicatesse pour ne pas brusquer la vie qui fourmille, fasciné par les couches multiples et surpris par les merveilles qui s’y cachent. Sous un amas de roches recouvertes de mousse, « derrière le repos calcaire des choses », parfois, le poète déterre des vers magnifiques : « le gel ressemble aux racines / qui rêvent, rappelées / du centre de la terre / elles cherchent à percer / le fût des roches ».

Invitation sensorielle pétrie de cette vie qui nous entoure, Un degré de la fugue évoque la fragilité — la nôtre, celle de notre habitat. Loin du pamphlet politique, ce recueil nous rappelle toutefois à cette part de nous-mêmes rattachée à la Terre, faisant émerger l’urgence de la sauver, en l’état : « quelle importance ont les secrets / quand les baies sont des cris d’alerte / jetés de-ci de-là / sur notre lenteur à mûrir ».

Extrait de « Un degré de la fugue »

oui le temps existe / mais seulement parce que les choses / pensent / un milliard de fois plus vite que moi / hier, l’île Saint-Barnabé ne dépassait pas / la surface de l’eau / demain / la maison ne sera plus à nous

Un degré de la fugue

★★★ 1/2

Francis Bastien, Éditions du Passage, Montréal, 2019, 80 pages