«Cercles de feu»: le feu sacré

Le poète Thierry Dimanche publie son premier roman.
Photo: Justine Latour Le poète Thierry Dimanche publie son premier roman.

Ils sont là, un peu partout, dans leur attente patiente et millénaire. Sous nos pieds, entre nos murs ou dans notre frigo, accrochés aux racines des arbres avec lesquels ils vivent souvent en symbiose.

Les champignons fascinent, font peur ou font faire voyager — même en restant immobiles. Ils font aussi écrire. Peter Handke s’y est intéressé, de Mon année dans la baie de Personne à son Essai sur le fou de champignons.

Pour l’amateur, qu’il soit collectionneur ou simple gourmand, c’est une passion qui peut souvent tourner à l’obsession.

Et c’est ce qui ensemence Cercles de feu, premier roman du poète Thierry Dimanche, qui ne fait qu’un avec Thierry Bissonnette, né en 1972, aussi mycologue amateur et auteur de Champignons sauvages à découvrir dans le nord-est de l’Amérique. Guide pratique (2000).

Comme toutes les morilles — qui sont parmi les champignons sauvages les plus savoureux qu’on peut récolter chez nous —, la morille de feu a la forme d’une éponge sur pied. Le champignon, qui pousse dans la forêt boréale, apparaît généralement au printemps l’année qui suit un intense incendie de forêt. Et sa valeur est très élevée.

Cercles de feu raconte en trois temps l’histoire de trois hommes — il serait exagéré de parler d’amis — qui décident de s’associer le temps d’une brève et fiévreuse « chasse » aux morilles de feu, d’abord près de Chibougamau, puis dans le nord de l’Ontario. Là où année après année des milliers d’hectares de forêts sont ravagés par les incendies. Une manne qui peut représenter un petit Klondike pour les cueilleurs de champignons bien organisés et prêts à s’aventurer dans ces zones carbonisées.

Thomas, la trentaine, enseignant au primaire et mycologue amateur dont le couple est en crise, est l’artiste du groupe — inspiré et désorganisé. Paul-Marie, alias Tonton, sexagénaire retraité d’origine bretonne, est aussi prudent que modéré et inexpérimenté. Sans oublier Claude, certainement alcoolique, sanguin et attiré surtout par le profit, surnommé « monsieur Productivité » par les deux autres.

Tantôt mycologues, affairistes, rêveurs, ces trois hommes dotés de tempéraments très différents, mais chacun rêvant de récolter le gros lot — leur fantasme de « Grand Caboum » — tout en se méfiant les uns des autres, vont raconter à tour de rôle leurs expéditions en quête des « petites formes grises » qui les excitent.

Entre Thunder Bay et Chibougamau, à travers les brûlis, à coups de soirées allumées au moonshine ou au speed du Saguenay, le roman vient mettre à jour les tensions, les conflits ou les moments d’épiphanie des trois narrateurs.

Le sujet est original et campé dans un décor trop peu exploré dans la littérature. Mais en dépit de quelques scènes souvent fortes, on sent que Cercles de feu n’a peut-être pas la bonne structure, et la tension manque là où elle devrait être à couper à l’Opinel. Une seule expédition aurait-elle pu suffire ?

Et Thierry Dimanche est plus habile à décrire l’avancée des larves de longicornes dans le cœur des arbres et les paysages où poussent les morilles qu’à sonder en finesse le cœur des hommes.

Beau temps mauvais temps, enveloppé par la fièvre et la bisbille, les nuées de mouches noires et les escadrons de frappabords, Cercles de feu, malgré les défaillances des GPS, se dirige vers une apothéose régénératrice et programmée. Le récit malgré tout captivant d’une obsession et d’un face-à-face avec la nature, avec les autres et avec eux-mêmes.

Extrait de « Cercles de feu »

À un moment, je suis passé du nirvana de cueilleur à une sensation de perte de contrôle. Je coupais les morilles en série de quatre, cinq, parfois douze spécimens, jusqu’à ce que mes mains ne puissent plus les contenir et que je doive retourner vers mon seau. Je leur tranchais le pied à mi-hauteur, parfois mon couteau me glissait des mains, ma conscience tendue dans un curieux mélange de distraction et d’attention. Je me souvenais sans effort de tout ce que j’avais découpé avec cette lame durant les dernières décennies. Oiseaux, gibier, poissons…

Cercles de feu

★★★ 1/2

Thierry Dimanche, Le Quartanier, Montréal, 2019, 448 pages