«Dry Bones»: histoire d’os

Craig Johnson s’affirme comme  un écrivain majeur  qui raconte des histoires profondément imbriquées dans un paysage aussi austère que sublime et portées  par des personnages exemplaires.
Gallmeister Craig Johnson s’affirme comme un écrivain majeur qui raconte des histoires profondément imbriquées dans un paysage aussi austère que sublime et portées par des personnages exemplaires.

Depuis le temps qu’on suit Walt Longmire, le shérif du comté d’Absaroka, on a l’impression de connaître un peu le Wyoming ou même de saisir des rudiments de la langue cheyenne (Nahkohe, ça va ?). Un livre après l’autre, Craig Johnson s’affirme comme un écrivain majeur qui raconte des histoires profondément imbriquées dans un paysage aussi austère que sublime et portées par des personnages exemplaires. Ses admirateurs seront ravis d’apprendre que ce nouvel opus est l’un de ses plus réussis.

Des éléments déchaînés

Le comté d’Absaroka est un pays austère, mais il s’y passe toujours plein de choses. On vient ainsi de trouver, presque simultanément, le squelette parfaitement conservé d’un tyrannosaure rex près des terres de la famille Lone Elk… et le cadavre du patriarche de ladite famille, Danny. La situation se complique encore du fait que, d’une part, on se dispute la propriété du dinosaure et, de l’autre, le vieux Danny Lone Elk a été assassiné. Plus précisément empoisonné au mercure.

L’état de conservation exceptionnel du dinosaure surnommé Jen, du nom de la chercheuse qui l’a découvert par hasard, explique peut-être la très palpable tension : le squelette est évalué au bas mot à huit millions de dollars — américains, bien sûr — ce qui explique la convoitise et la polémique qui l’entourent.

Voilà l’essentiel de la trame de cette histoire, qu’il est évidemment trop bête de résumer ainsi puisque, encore une fois, le Wyoming, et les éléments facilement déchaînés qui caractérisent son climat, en est le personnage principal. Avec Longmire, bien sûr, sa fille, Cady, et la femme qu’il aime, Vic, sans oublier Henry, la nation cheyenne personnifiée. En fait, le seul élément négatif (mais l’est-ce vraiment ?) de cette histoire est son « happy ending »…

J’avoue presque vénérer Craig Johnson depuis que j’ai eu le bonheur de l’interviewer au moment de la parution de Tous les démons sont ici chez le même éditeur il y a quelques années. D’abord pour son écriture lumineuse rendue magistralement par sa traductrice attitrée, Sophie Aslanides , ensuite pour sa façon de décrire les paysages somptueux du Wyoming où s’inscrivent ses histoires, portées par des personnages attachants auxquels Johnson voue une tendresse profonde.

On l’a dit, mais on le répète. Ses livres traduisent sa culture, son respect et sa connaissance intime de la spiritualité autochtone de l’Ouest, qui se compare à celle que Tony Hillerman avait de la nation navajo, ce qui n’est pas peu dire.

Johnson se démarque aussi par son esprit, son intelligence et son humour, lui qui réussit à placer dans la liste des enchérisseurs, pour le tyrannosaure autour duquel tourne toute cette histoire, les noms de sa traductrice et de son éditeur français — cela explique aussi le clin d’oeil au maître Donald Westlake dans le titre de cet article. Bref, on en veut encore et toujours !

Extrait de « Dry Bones »

Un nouvel éclair zébra le ciel à l’est, le tonnerre fit trembler le surplomb où je me trouvais comme s’il avait été piétiné par un sauropode, et je crus apercevoir quelqu’un ou quelque chose vers l’est, sur l’autre versant de l’étroit canyon. Je fis un pas en avant pour m’approcher du bord de l’à-pic tandis que les grêlons continuaient à sauter tout autour de moi comme si j’étais une cible dans un stand de tir. Le rugissement des impacts l’emportait sur tous les sons. Il y avait quelqu’un debout tout en haut, sur la corniche opposée, les bras étendus comme un aigle prêt à prendre son envol. À l’évidence, elle essayait de convoquer une vision. Je regardai partout mais ne trouvai pas le chien. Je mis mes mains en cornet autour de ma bouche et criai :

 

— Vic ! La silhouette sombre ne bougea pas.

 

— Vic ! ? La personne se tourna et me regarda. Je fis un geste ample du bras, que j’interrompis lorsqu’il m’apparut clairement qu’il ne s’agissait pas de mon adjointe. Il était plus grand, beaucoup plus grand ; ses cheveux étaient plus longs. Il resta là, à me regarder. Troublé, je pensai à l’Indien crow géant qui m’avait sauvé la vie dans les Bighorns, quelques saisons auparavant.

 

— Virgil ? J’eus l’impression d’avoir les pieds fichés dans le sol pendant que le monde remuait dans un tourbillon de fureur météorologique et, sans parvenir à décider s’il voulait souffler, pleuvoir, tonner, grêler ou neiger, faisait les cinq à la fois. J’évaluai la distance qui séparait les deux rebords, mais elle devait tourner autour de sept mètres. Pas question que je franchisse une telle distance d’un bond. Je balayai du regard les alentours, je repérai une piste défoncée qui descendait dans la ravine en bas.

Dry Bones

★★★★ 1/2

Craig Johnson, traduit de l’américain par Sophie Aslanides, Gallmeister — Americana, Paris, 2019, 352 pages