Yann Queffélec ou la violence de la fraternité

Le tragique côtoie souvent la bonne humeur dans l’oeuvre de Yann Queffélec.
Photo: Philippe Matsas Opale / Éditions Calmann-Lévy Le tragique côtoie souvent la bonne humeur dans l’oeuvre de Yann Queffélec.

Le jour de la mort de leur mère, Yann Queffélec et son petit frère ont mangé de l’agneau. Ou était-ce du lapin ? Dans le court roman Demain est une autre nuit, la question déchire encore les deux frères, quelques décennies plus tard, lors d’une nuit de conversation à cœur ouvert dans la lumière crue d’une chambre d’hôpital. Anodin ? Oh que non.

« Tous les grands rendez-vous de l’existence s’accompagnent d’un repas, dit Yann Queffélec avec philosophie. Ce n’est pas parce qu’on est au désespoir qu’on cesse d’apprécier la tendreté d’une côte de bœuf. »

Voilà qui résume bien la personnalité joviale de cet auteur lauréat du Goncourt en 1985, pour Les noces barbares, dont chaque roman est depuis attendu par une marée de lecteurs qui aiment précisément cet aspect de son écriture : le tragique y côtoie souvent la bonne humeur.

« Je suis un optimiste », confirme-t-il, de sa voix chaude, avec une diction arrondie qui sculpte singulièrement chaque mot.

« D’ailleurs, je vous le dis sans flagornerie, j’aime beaucoup les Québécois pour cette raison. Ce sont des gens qui savent vivre l’instant. Être optimiste ne veut toutefois pas dire que je porte un regard rassuré sur le monde. Je ne me leurre pas sur la bête humaine : elle est aussi terrible et décevante qu’elle est irrésistible. Mais, même en étant critique de l’humain, on peut vouloir y jeter de la lumière. Il ne faut pas contribuer à la tristesse des choses ; il faut être joyeux. »

Fraternité, quand tu nous tiens

C’est armé de cet hédonisme qu’un jeune Yann Queffélec et son petit frère Tanguy fomentaient, jadis, le projet de vivre sur leur voilier et de faire le tour du monde. Endeuillés mais fougueux, et portés par une fraternité hors norme, ils chouchoutaient leur navire en prévision du grand départ. Mais la grande traversée n’a jamais eu lieu, le grand frère succombant aux charmes d’une jeune femme et aux sirènes du concubinage. Des années se sont écoulées sans que les frères se contactent. Dans un roman rythmé, le romancier imagine des retrouvailles s’étirant sur toute une nuit, où les frères se disent leurs quatre vérités… et prennent plaisir à se retrouver.

« On n’a jamais vraiment été brouillés, mon frère et moi, précise-t-il. Mais on a cessé de se voir. Dans le roman, le grand frère réalise qu’il a enfoui toutes ces années un sentiment de trahison et qu’il n’a pas bien mesuré la blessure du petit frère, pour qui cette rupture a été comme un coup de poignard. »

Je vous le dis sans flagornerie, j’aime beaucoup les Québécois. Ce sont des gens qui savent vivre l’instant. Être optimiste ne veut toutefois pas dire que je porte un regard rassuré sur le monde. Je ne me leurre pas sur la bête humaine : elle est aussi terrible et décevante qu’elle est irrésistible.

 

Il y a là tous les ingrédients chéris par Yann Queffélec : de la tendresse, de la violence et de la drôlerie. « Pour illustrer mon rapport avec la violence dans mon écriture, j’aime beaucoup l’exemple de l’huître perlière. Lorsqu’un grain de sable entre dans l’huître, elle cherche à s’en débarrasser mais n’y arrive pas. Elle sécrète plutôt une substance qui transforme le grain de sable en perle, le rendant très doux et très beau. C’est exactement ce que fait le romancier : il prend la violence pour la sublimer, pour en faire une œuvre d’art, comme dans Des souris et des hommes. Il s’assure de faire surgir de la laideur quelque chose de profondément humain et beau. »

Et la drôlerie ? « Mon roman est presque un vaudeville », dit-il. En effet. Dans un huis clos tendu, entre quatre murs pendant qu’une tempête fait rage dehors, la conversation des frères est constamment interrompue par des textos ou par l’apparition fugace d’une infirmière mystérieuse. Un peu plus et les portes claquent.

La joute verbale mise en scène dans Demain est une autre nuit s’ancre dans le chahut d’une fraternité musclée, mais fait aussi délicatement réapparaître la figure adorée de la mère. Puis les souvenirs fugaces d’une tante excentrique, ou les images de moments bénis à voguer sur la mer.

Mais les non-dits subsistent, et les mémoires de l’aîné et du cadet sont trompeuses. En amenant les frangins à se parler sous les néons de l’hôpital, Yann Queffélec écrit en vérité un roman sur les failles de la mémoire et sur les frontières entre le souvenir et la fiction.

« Le caractère fantasmatique de la mémoire me fascine, dit-il. Les souvenirs de l’un et de l’autre ne sont pas les mêmes, et se mélangent avec nos rêves. Ça s’observe puissamment dans une fratrie. Comme on est tous à contretemps les uns des autres, avec nos différences d’âge de quelques années, on inscrit différemment les événements dans nos mémoires. »

L’écriture de Yann Queffélec s’amuse beaucoup de cette sinuosité du souvenir. Elle tente aussi de capter la difficulté d’exprimer la mémoire, « car le souvenir est au fond une image mentale inexprimable, impossible à restituer par les mots, que l’on embellit ou que l’on déforme dès qu’on tente de le nommer ».

« En tant qu’écrivain, avez-vous peur de la perte de la mémoire ? » lui demande-t-on avant de le quitter. « Terriblement. La mémoire est mon principal outil de travail. L’imagination devient impossible sans la mémoire. Au fond, tout processus de création reproduit le processus de la mémoire, passe par les mêmes chemins. »

Demain est une autre nuit

Yann Queffélec, Éditions Calmann-Lévy, Paris, 2019, 336 pages