Alexis Michalik, du théâtre populaire à la littérature «page-turner»

Alexis Michalik est un homme lucide, sûr de sa place dans le monde artistique français.
Photo: Astrid di Crollalanza Agence France-Presse Alexis Michalik est un homme lucide, sûr de sa place dans le monde artistique français.

Il y a des chanteurs populaires. Il y a aussi des auteurs populaires, comme l’est rapidement devenu Alexis Michalik avec le fulgurant succès de sa comédie Edmond, plébiscitée sur les scènes parisiennes, puis sur les écrans francophones. « J’aspire à une oeuvre à la fois populaire et exigeante », dit-il aujourd’hui au sujet de son premier roman, Loin, qu’il a écrit dans un constant souci de « river le lecteur à son siège ».

Michalik est un homme lucide, sûr de sa place dans le monde artistique français, campé nettement du côté du divertissement intelligent. « Je ne dis pas que tout le monde doit faire comme moi, mais je me sens personnellement investi du devoir de tenir en haleine mon lecteur. Je ne m’attends pas à être considéré comme un auteur intellectuel qui gagnera le Nobel, mais je veux me placer du côté de ce que j’appellerais le “populaire noble”. J’ai voulu écrire un page-turner. ».

Quand nous le rencontrons à Paris dans les bureaux d’Albin Michel en septembre, il revient tout juste de Bruxelles, où sa mise en scène est reprise cet automne avec une distribution entièrement belge. Le succès de foule se répète. Comme ce fut le cas à Montréal dans une version québécoise mise en scène par Serge Denoncourt. « C’est d’ailleurs à Montréal que j’ai terminé l’écriture de Loin », glisse-t-il au détour d’une phrase.

La métropole a été le point d’achèvement du long processus de création, étalé sur près de dix ans, d’une oeuvre d’abord pensée comme une série télé, puis ayant embrassé la liberté et les traits épiques du roman-fleuve. Loin est un pavé de 656 pages, effectivement captivant et plein de souffle, qui vogue de revirements en révélations sans jamais épuiser la tension ou l’intérêt pour ses attachants personnages.

Il y a Antoine, le garçon un peu psychorigide que le voyage va profondément transformer. Il y a sa soeur Anna, adolescente indocile mais plus futée qu’elle en a l’air. Puis, il y a Laurent, le complice journaliste, un témoin qui sera évidemment propulsé dans l’action bien plus qu’il ne l’aurait imaginé. Ensemble, partant sur les traces d’un père absent et mystérieux, ils rouleront jusqu’en Turquie et en Arménie, puis navigueront jusqu’en Nouvelle-Calédonie.

Plongeant dans leurs racines familiales, ils découvriront un père aussi sublime que monstrueux et une lignée familiale déchirée par les guerres du XXe siècle. Un roman initiatique classique, qui prend les traits du road-movie ou ceux du roman d’aventures, mais aussi les sentiers d’une quête des origines façon Wajdi Mouawad. Sans les élans lyriques et tragiques — la langue de Michalik est plus quotidienne et constamment traversée de traits d’humour.

Brassages culturels

« Ma mère est Anglaise, mon père d’origine polonaise, ma grand-mère était Australienne, mon grand-père, Irlandais, détaille Michalik. J’avais 25 ans quand j’ai commencé l’écriture de ce roman et je me posais les mêmes questions qu’Antoine au sujet de mes origines. »

C’est vertigineux de faire cette quête généalogique en tant qu’Européen, vu les flux migratoires importants dans l’histoire, poursuit-il. « Mais ça permet d’observer sa propre histoire en embrassant de multiples perspectives. Quand on grandit dans une double culture, on sait d’emblée qu’il n’y a pas qu’un seul point de vue ; on est obligés d’être plus nuancés dans notre regard sur le monde, on rejette l’entre-soi et la pensée unique. Ce roman est une ode au brassage culturel, celui duquel je suis issu comme celui que je souhaite propager, parce qu’il est porteur de tolérance et d’ouverture. »

Sur les routes de l’Autriche, de la Turquie ou de l’Arménie, de l’inscription de leur histoire familiale dans les récits de guerre jusqu’à la rencontre d’une arrière-grand-mère un peu sorcière, Antoine et Anna cheminent aussi vers une nouvelle vision de l’histoire européenne, loin de celle que leur a léguée le système scolaire français.

« Les histoires turques et arméniennes ont été écrasées par celles des cultures plus puissantes, dénonce Michalik. Ce qui m’intéresse, c’est aussi de rétablir une sorte d’empathie historique à l’égard des pays qui se sont retrouvés du mauvais côté de la tranchée, comme l’Autriche. Quand on fouille, on comprend avec davantage de nuances quelle a été leur position, et comment les différentes cultures et identités ont poussé les nations d’un côté ou de l’autre du spectre, et plus précisément entre les deux. »

« C’est aussi l’histoire d’un siècle de pensée patriarcale sur le point de se briser », ajoute l’écrivain. En l’Autrichien Herr Koening, Antoine et Anna se découvrent en effet un grand-père obsédé par l’idée d’avoir une descendance masculine. Mais le roman y fait contrepoids en multipliant les portraits de femmes héroïques restées dans l’ombre des hommes, mais se dressant de toute leur force contre l’adversité. « L’histoire a été écrite par les vainqueurs, et surtout écrite par des hommes. Mais le roman contemporain peut rectifier un peu le tir. Je m’y consacre modestement. »

Loin

Alexis Michalik, Éditions Albin Michel, Paris, 2019, 656 pages. En librairie au Québec depuis le 31 octobre.