Poésie sale de La Havane

Ce livre libre de toutes contraintes aura été pour Gabriel Anctil l’occasion de sortir  son animal tropical.
Marie-France Coallier Le Devoir Ce livre libre de toutes contraintes aura été pour Gabriel Anctil l’occasion de sortir son animal tropical.

« Suis-je le seul à avoir tout observé ? » se demande le narrateur. Il est à La Havane. Où il a été poussé par sa lecture des écrits de Pedro Juan Gutiérrez et de Zoé Valdés. Il absorbe tout. Mitraillement des sens. On est en janvier 2017. Deux mois après la mort de Fidel Castro, une semaine après l’investiture de Donald Trump. À un moment que Gabriel Anctil, comme son personnage, comme bien des gens, sent décisif. Pas juste pour l’île, mais pour le monde entier.

« Symboliquement, c’était énorme. C’était comme si le XXe siècle disparaissait progressivement. J’avais l’impression que Cuba était l’épicentre de tous les changements. » Pour être certain de cette intuition, l’auteur-reporter a attendu. Pendant deux ans. Son roman, il l’a étiré. « Je lui ai laissé le temps de respirer. Je voulais que les événements se posent. »

 

Dans les pages de Cuba libre !, son protagoniste se pose, lui, dans les cafés, dans les bars, au coin des rues, carnet à la main, pour noter ce qu’il voit, ce qu’il perçoit. Les plus classiques couchers de soleil, la parade des vieilles décapotables aux couleurs bariolées.

Puis les hordes d’étrangers, de plus en plus américains, les liasses de billets qui s’échangent, les transactions à ciel ouvert. Fruits, cigares, connexion Internet. Et ces gamins vêtus de t-shirt à l’effigie d’équipes de foot. Un graffiti clamant « Cuba si ! Yankee no ! ». Le Chan Chan de Buena Vista Social Club qui résonne pour les touristes. Chaque mention de « I come from Québec, Canada » qui déclenche un concert de « Oh ! J’ai un cousin à Calgary ! Mon meilleur ami vit à Vancouver ! Et ma tante à Toronto ! »

Tous ces éléments, Gabriel Anctil les a traduits principalement en poésie. En s’inspirant du hip-hop. « Du rythme, du dynamisme et du flow de Kendrick Lamar. D’Eminem. Des virtuoses. » Il l’avoue : lui-même a été surpris par la forme qu’a prise son récit. « Je voulais me réinventer. Créer des images précises avec quelques mots. Aller dans la simplicité. Mais ce qui paraît simple est souvent le plus complexe à réaliser. »

Voyager seul, comme il le fait fréquemment, pour ce roman comme pour des reportages, comporte également son lot de difficultés. « Il y a la solitude, il y a les épreuves. C’est un peu extrême. Surtout quand on se place dans des positions pour déclencher des choses. »

Et pour les déclencher, ces choses, il faut sortir du circuit touristique. Comprendre : éviter Varadero. Découvrir le « vrai pays », comme il l’appelle. Loin de ce cirque sous diverses formes qu’il décrit. Touristique, alcoolique.

Ce Cuba libre ! libre de toutes contraintes aura aussi été, pour l’auteur des Aventures érotiques d’un écorché vif (XYZ, 2016), l’occasion de sortir son animal tropical.

De rendre hommage, encore une fois, à Gutiérrez, chez qui la sexualité est omniprésente. À l’image de ce qu’il a senti dans l’ensorcelante Havane. « C’est parfois déstabilisant pour quelqu’un qui vient d’un pays du Nord plus prude ! » dit-il.

Ainsi, une rencontre avec une femme « dangereusement belle, chaude, sanguine, volcanique » chamboule son narrateur. Il écrit : « Elle se promène de table en table / et y allume de petites chandelles / qui font briller les yeux des buveurs. / Mais d’où sort-elle / cette fée des étoiles / à la peau plus pâle que la mienne / à la robe plus noire que la nuit / au visage aussi lumineux que le soleil de midi ? »

Et puisqu’on parle de Gutiérrez, qui reviendra dans la discussion aussi souvent que dans son quatrième roman, soulignons cette citation : « C’est ça qui est bien, avec la réalité : elle se permet des luxes qui sont refusés aux écrivains. Parce qu’elle n’est pas obligée d’être crédible, elle. »

« On m’a souvent dit : “Oh, tel passage de ton livre est un peu too much”, raconte celui qui nous a autrefois entraînés Sur la 132 (Héliotrope, 2013). Alors qu’en fait, c’était la description précise de ce qui était arrivé. Moi, je vis plein de choses partout. Je ne manque pas d’inspiration. » Surtout pas dans un lieu unique et magique comme la capitale cubaine, dont il dépeint la vie de quartier. Et le Malecón, où touristes et gens du coin « sont à égalité ». Où le soir, c’est la fête, l’aventure.

Parlant d’aventures, notons que Kerouac n’est jamais loin pour celui qui s’est lancé sur ses traces dans un documentaire radiophonique justement intitulé Sur les traces de Kerouac. « Ça reste une référence. J’ai inséré des clins d’œil ici et là. Certains vont les capter. D’autres pas. »

Capter l’essence et l’ambiance de La Havane, c’est ce qu’il a notamment souhaité dans ce récit explorant aussi la question de la liberté. Sous formes multiples. Il énumère : « D’abord, le voyage est la liberté ultime. » Ensuite : « La forme de mon écriture est, je crois, extrêmement libre et audacieuse. »

Il y a bien sûr toute la question de la liberté en général à Cuba, qui est un monde en soi. Je n’ai pas la prétention d’avoir compris ce pays. C’est super-compliqué.

Et puis : « Il y a bien sûr toute la question de la liberté en général à Cuba, qui est un monde en soi. » Il ajoute : « Je n’ai pas la prétention d’avoir compris ce pays. C’est super-compliqué. » D’ailleurs, son double réalise dans un instant de découragement « qu’il se fait quand même prendre pour un con souvent ». « Il fallait aussi ajouter un peu d’humour », précise l’auteur.

Un peu d’humour et une bonne dose de rhum. Le « tabarnak de rhum » qui, par un lendemain de veille particulièrement brutal, fera lancer un « criiiiiiiiisssssse » bien senti au personnage. Comme le rappelle l’écrivain : « Je rêve en québécois. Je pense en québécois. Je respire en québécois. J’écris en québécois. Je sacre en québécois. »

Et en finissant ce récit de voyage bien ancré dans ses origines, le lecteur se rendra compte, avec un certain étonnement, que l’épopée en sol cubain n’aura duré, au final, que deux semaines. Assez pour transformer un homme en profondeur ?

« Dans tout voyage intense, il y a la même structure dramatique que dans un livre ou une œuvre d’art. Il y a l’euphorie du début. Les événements qui s’accumulent. Les rencontres. Un summum. Puis une chute. Des épreuves. Et une conclusion. »

En conclusion, et en aparté, reprenons la question universelle qui, dans le livre, provoque des discussions enflammées : qui, de Ronaldo ou de Messi, est le plus grand joueur vivant ?La réponse de ce fan du Barça fuse : « Oh ben là ! Pars-moi pas avec ça ! »

Cuba libre !

Gabriel Anctil, XYZ, « Quai no 5 », Montréal, 2019, 296 pages