Un roman-fleuve de Patrick Deville

Le roman de Patrick Deville est construit autour d’un voyage fait en 2018 à travers l’Amazonie avec Pierre, son fils unique de 30 ans.
Photo: Mehdi Fedouach Agence France-Presse Le roman de Patrick Deville est construit autour d’un voyage fait en 2018 à travers l’Amazonie avec Pierre, son fils unique de 30 ans.

Son théâtre d’opérations semble aussi vaste que la Terre est ronde. Il couvre autant l’Afrique que l’Amérique centrale ou l’Asie du Sud-Est, en passant par le Mexique et la France. Lancé chaque fois sur les traces de scientifiques d’exception, de délivreurs de peuples, de caudillos, de têtes brûlées et d’explorateurs plongés au cœur de leurs propres ténèbres.

On attrape Patrick Deville chez lui à Paris, quelques heures avant qu’il ne s’envole pour La Réunion, pour une dizaine de jours qui lui serviront peut-être, dit-il, en vue d’un « hypothétique chapitre » dans un prochain livre.

 

« C’est indispensable pour moi d’aller y voir, dira-t-il en parlant de sa méthode. Je n’écris jamais sur des lieux que je n’ai pas vus. Mais en même temps, j’ai lu avant sur ces lieux et donc je les vois différemment. Je les vois aussi depuis la bibliothèque. »

Depuis Pura Vida en 2004, phase deux d’une œuvre amorcée avec ses cinq romans du « siècle dernier », parus chez Minuit entre 1987 et 2000 (réunis en un seul poche en 2017), l’écrivain français globe-trotteur, né en 1957, poursuit une vaste et fascinante entreprise de douze « romans sans fiction » intitulée « Abracadabra ». Un projet ambitieux qui mélange allègrement carnet de voyage, leçon d’histoire, enquête journalistique et autobiographie.

Un projet amorcé 22 ans plus tôt, en 1997, dans une chambre de l’hôtel Morgut de Managua, et qu’il évoquait dans Taba-Taba (Seuil, 2017), pierre angulaire de cette fresque mondiale qui traque et compile à sa manière unique les bouleversements, les découvertes qui ont marqué depuis 1860 et la seconde révolution industrielle jusqu’à nos jours. Peste et choléra, on s’en souvient, lui avait valu le prix Femina en 2012.

Pour la suite du monde

Septième titre de cette fresque, Amazonia, qui vient de paraître, en même temps qu’un petit livre de « lecteur » et d’ami, L’étrange fraternité des lecteurs solitaires, est construit autour d’un voyage fait en 2018 à travers l’Amazonie avec Pierre, son fils unique de 30 ans. Un périple père-fils qui les a entraînés d’un océan à l’autre, du Brésil jusqu’en Équateur.

Taba-Taba, certes, semblait marquer un tournant plus personnel, même si tous ces livres sont écrits à la première personne du singulier. Après un premier tour du monde dans un sens, un demi-tour en France qui est aussi un demi-tour sur lui-même, la tendance se maintient.

Même si, de son propre aveu, ce formidable bourlingueur ne maîtrise vraiment que la progression géographique de son projet. « Le livre amazonien était déjà prévu, mais il est aussi le fruit d’un beau hasard. Mon fils a lu Taba-Taba et je lui ai proposé que nous voyagions ensemble pour le suivant et que nous reprenions ces histoires de père-fils qui me fascinent. Ce qui fait que c’est encore une fois assez intime », raconte à l’autre bout du fil Patrick Deville.

Amazonia aborde les conséquences de l’exploitation du caoutchouc, évoque le développement chaotique de Manaus ou d’Iquitos, mais contient aussi des pages touchantes sur les relations père-fils. Entre autres quand Deville y raconte leur fascination commune pour le hoatzin huppé ou ces soirées passées à étancher leur soif d’histoires et leur goût commun pour les alcools forts, se renvoyant ces phrases de Beckett qui ne manquaient jamais de les faire rire : « Nous ne voyageons pas pour le plaisir de voyager que je sache, dit Camier. Nous sommes cons, mais pas à ce point-là. »

Un passionnant voyage sur les traces de Cendrars et de son Moravagine, à la remorque des révolutions, hanté autant par le Fitzcarraldo de Werner Herzog que par le souvenir de Simon Bolivar. Comme toujours, chaque tournant de ces pérégrinations, Deville le pimente de sa connaissance aiguë des littératures latino-américaines, lui qui est directeur littéraire de la Maison des écrivains étrangers et des traducteurs (MEET), à Saint-Nazaire.

« Seule la littérature nous offre d’approcher la vérité des lieux, surtout la relecture des écrivains par d’autres écrivains, de génération en génération », écrit-il d’ailleurs.

Écrire sur le fil du rasoir

Cabotant tous les deux sur un affluent de l’Amazone ou posés aux îles Galápagos, père et fils sont les témoins impuissants d’un désastre annoncé, y compris dans l’un des milieux naturels que l’on estime — souvent à tort — être parmi les plus protégés du monde. Un univers dont Patrick Deville parle comme de la « matrice du monde ». Un monde qui, à la lumière des changements climatiques galopants, apparaît plus que jamais menacé.

« Je ne suis pas prophète, poursuit-il, mais le fait que l’Amazonie nous soit indispensable est une évidence. Tout comme la forêt équatoriale africaine, qui est également très menacée, notamment dans le bassin du Congo. Ça, c’est nouveau avec ce livre, je ne l’avais pas prévu. Autant dans les premiers livres, mes interrogations étaient plus politiques, elles sont aujourd’hui davantage environnementales. Parce que c’est ce qui est devenu l’urgence. »

Une réalité qui l’a frappé beaucoup plus qu’il ne l’aurait imaginé. « Un peu en Amazonie comme au Congo, tout comme en Sibérie aussi, on peut voir à cela des raisons politiques et pas seulement écologiques. » Après tout, rappelle-t-il, Jair Bolsonaro, le président actuel du Brésil, ne fait que mettre en œuvre ses promesses électorales.

Mais ce qui se passe aux îles Galápagos, par contre, lui est apparu beaucoup plus frappant. « Là-bas, il n’y a rien de politique. C’est un petit archipel perdu au milieu de l’océan Pacifique, l’ensemble est une réserve naturelle et les atteintes au végétal, à l’animal est le résultat des modifications écologiques de la planète. Et ça, c’est beaucoup plus terrifiant. On voit bien que quelque chose est en route. La modification des courants marins, par exemple, c’est quelque chose qui ne dépend pas de la vie politique. »

Le monde change et l’ampleur de ce projet littéraire lui permet d’en prendre la mesure, presque au jour le jour. « Je vois un peu ces livres comme des réceptacles. Chaque fois, j’essaie de faire en sorte qu’ils aillent de 1860 à aujourd’hui. Mais chaque fois aussi, quand j’en arrive au moment de l’écriture, ils apparaissent dans une situation historique qu’évidemment je n’avais pas prévue. Et puis, il reste que ce n’est pas écrit par un robot, ajoute-t-il. C’est écrit par un être humain, qui lui-même vieillit, prend des coups, a des bonheurs, des tristesses, etc. »

Écrit sur le « fil du rasoir », entre la pudeur et l’intimité, Amazonia est aussi le révélateur de ces changements qui s’opèrent malgré nous. Il n’y a pas d’enflure ni d’arrogance chez Patrick Deville, lui qui fait le tour du monde « au moins une fois par an ». Mais une immense et toujours vive curiosité pour notre petite planète et pour l’Histoire, pour les êtres comme pour les livres.

Une fascination par-dessus tout pour les liens qui se tissent et s’imposent au gré des lectures et des rencontres. En attendant la suite du monde.

 

Extrait d’«Amazonia»

Je m’étais souvent demandé, enfant, peut-être à la découverte des Indiens bleus, quelle aurait été ma vie dans une tribu ignorant la chirurgie de la greffe osseuse. […] Écarté d’emblée du groupe des chasseurs comme de celui des cueilleurs, dans lesquels on ne s’embarrasse pas de traînards, à moins qu’on ne prît la décision de m’abandonner aux fourmis dans la jungle, sans doute m’auraient échu les tâches d’apprenti chaman ou de sorcier adjoint, la récitation le soir de la cosmogonie et de l’histoire des ancêtres, et telle était après tout la modeste fonction que je remplissais dans ma tribu.

L’étrange fraternité des lecteurs solitaires

Patrick Deville, Seuil, « Fiction & Cie », Paris, 2019, 64 pages