«Le mammouth»: misère noire

Pierre Samson dépeint le Montréal multiculturel de la Grande Dépression.
Photo: Sandra Lachance Pierre Samson dépeint le Montréal multiculturel de la Grande Dépression.

L’histoire se répète, dit-on, et Pierre Samson (Catastrophe, La maison des pluies, tous deux aux Herbes rouges) nous le rappelle de manière implacable dans Le mammouth, son premier roman chez Héliotrope. S’inspirant d’un fait divers méconnu de mars 1933, le romancier, fort de recherches fouillées et d’un souci du détail quasi maniaque, dépeint le Montréal multiculturel de la Grande Dépression.

Le mammouth, c’est le surnom de Nikita Zynchuk, jeune immigré ukrainien sans le sou, armoire à glace au visage de « gros poupon blondasse ». Un jour, alors que les Wadartrick, ses anciens logeurs, sont brutalement expulsés de leur appartement, il est tué d’une balle dans le dos en tentant de récupérer une malle remplie de ses guenilles. L’auteur de ce meurtre lâche n’est nul autre qu’un policier, Gianni Zutto, « matraqueur aux rouflaquettes ridicules » souhaitant prouver à ses collègues qu’il est supérieur aux autres immigrants.

 

Cette scène, Samson la racontera à différentes reprises, épousant tour à tour le point de vue des différents témoins, dont celui de Simone Bélanger, modeste ouvrière assoiffée de justice sociale qui fraiera avec un groupe de militants communistes mené par Joshua Gershman. S’ensuivra un procès de pacotille qui mettra en lumière la corruption du corps policier. Et une impossible amourette pudique entre deux solitudes.

Dans ce roman fleurant le cheveu gras, la sueur, le sang, le moisi et le ragoût trop cuit, Pierre Samson s’applique méticuleusement à illustrer les conditions miséreuses dans lesquelles vivaient les immigrants et les familles canadiennes-françaises pauvres. Alors que beaucoup d’hommes se retrouvaient sans emploi, des « femmes mûres édentées, métisses à la blondeur oxygénée, longues rousses aux yeux caves, adolescentes au visage peinturluré et aux corsages lâches, garçonnes en haillons » tentaient d’arrondir les fins de mois.

À travers le parcours du couple Wadartrick, l’auteur décrit le traitement violent que subissaient les immigrants que l’on extradait ou envoyait dans d’autres provinces, ne lésinant pas sur la description des conditions insalubres où on les détenait. « Mais Vitalia trempe dans ces odeurs depuis des mois, y compris celle du désespoir, et elle trouve à y puiser une source supplémentaire de réconfort. »

Tandis qu’une faune bigarrée évolue dans les rues de Montréal, le romancier, dans sa volonté de faire revivre le plus fidèlement possible la métropole de l’époque, se plaît à énumérer tous les commerces, dont certains ayant survécu à l’épreuve du temps. Si admirable soit l’effort, le résultat se révèle parfois fastidieux. Par endroits, le style de Samson se fait alambiqué et la poésie quelque peu lourde : « Des traits de lumière blanche platinent la scène : des milliards de flocons microscopiques errent autour d’elle, comme des âmes papillonnant autour du pardon. »

Malgré cela, Pierre Samson livre une fresque colossale grouillante de vie où il tend un miroir peu flatteur à la société d’aujourd’hui et force le lecteur à une nécessaire réflexion. « Sont-ils tous aussi racistes ? ne peut s’empêcher de soupirer Joshua » à propos des Canadiens français.

 

Le mammouth

★★★ 1/2

Pierre Samson, Héliotrope, Montréal, 2019, 360 pages