«Kate et Anna font de la musique»: cavalcade sur partition libre

Kate et Anna McGarrigle. Le recueil de Philippe Drouin clôt un cycle sur les grandes figures musicales.
Photo: Francofolies de Montréal Kate et Anna McGarrigle. Le recueil de Philippe Drouin clôt un cycle sur les grandes figures musicales.

Le dernier recueil de poésie de Philippe Drouin, Kate et Anna font de la musique — en réalité un long poème écrit d’un souffle —, est né des voix envoûtantes des sœurs McGarrigle. Il ne reste cependant que très peu de la mélodie calme de leur musique, sinon un intertexte parcellaire qui, au mieux, dicte la mesure d’une écriture hallucinée, dont le rythme fou « fuse dans la cadence orgiaque ».

Ce recueil clôt un cycle sur les grandes figures musicales, et les premiers vers révèlent bel et bien les voix confondues des sœurs McGarrigle : « Kate is Anna is Kate. » Mais il suffit d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres, et cette paraphrase du célèbre vers de Gertrude Stein lance le poète dans une furie lyrique qui ravit le micro aux célèbres chanteuses folk. Sur les chapeaux de roues, Drouin nous invite dans ses mots intranquilles et, puisant sa force d’un amour résolu, cherche à tout renverser : « Je veux régner par amour. »

 

Sans qu’on veuille pour autant prendre le pouvoir, l’envie d’abolir l’ordre établi traverse le poème : « C’est un carnaval. / J’entends les tirs. / La mer monte / et gesticule. / Je reste grêle. / Brinquebalant. / Je secoue le trône. »

Une force se dégage de son urgence de dire et de vivre, qu’il importe de ne pas mater. Il choisit plutôt de la célébrer, prenant bien soin de lui préserver sa liberté : « Je broute les pamphlets. / Les thèses. / Je brigue la gravité / des mots surréels. »

Au détriment des conventions, le poète revendique un désordre et fait tomber la structure de la langue : « J’assois le ciel / sur les genoux de juillet. / La syntaxe est écrou. / Non-lieu. » Dans ce chemin libéré de ses ornières, embrassant une certaine violence sans se parer de noirceur, il poursuit la lueur du feu, son intensité et sa puissance : « J’accours au brasier / venger la nuit ultérieure / avec l’aveuglement / pour seule couronne. »

Le poème est une fuite vers l’avant, soutenue, haletante, où les mots demandent à être consommés avec boulimie et où « la beauté a un pouls ».

Enfilade de vers hachurés

Tout est affaire de rythme dans cette enfilade de vers hachurés, présentés comme de courtes phrases débutant par une majuscule et se terminant par un point, créant autant d’isoloirs pour les mots qui, hélas, trop souvent étouffent. La proposition est radicale et le poète semble admettre qu’elle puisse choquer à la lecture : « J’écris par vicissitude. / À l’intention de personne. »

Enthousiaste, Drouin s’emporte et, au point culminant, on pourrait croire qu’il entretient la velléité de défaire les mots de leur sens et de n’en retenir qu’une musique, celle-là même, peut-être, que lui inspirent les sœurs McGarrigle : « Je renonce. / À la signification. »

Sa ferveur le mène un peu loin et ils ne seront pas nombreux à le suivre. On tire néanmoins de cette nuée de mots une belle audace et une séduisante invitation à la souveraineté absolue : « Fils d’ouvrier / je hache les splendeurs. / J’entame une marche vers la vengeance. / En pâmoison. / Déguenillé. / Fidèle et véritable. »

 

Extrait de «Kate et Anna font de la musique»

Une rage neuve milite en moi. / Brillamment je sabre. / Bagues armées. / Cocon. / Craie. / Calcaire. / Pudeur moderne. / Ça torpille. / Ça cascade. / Blanc de blanc. / Rose de rose. / Noir de monde. / Oh ! les perdrix. / Oh ! les sentinelles. / Kate est au piano. / Anna ferme les yeux.

Kate et Anna font de la musique

★★★

Philippe Drouin, Les Herbes rouges, Montréal, 2019, 56 pages