«Crève avec moi»: poupie en trois temps

Léa Clermont-Dion publie un récit introspectif au ton doux-amer.
Photo: Martine Doyon Léa Clermont-Dion publie un récit introspectif au ton doux-amer.

« S’il me reste un ami qui vraiment me comprenne / J’oublierai à la fois mes larmes et mes peines », chantait de son joli filet de voix Françoise Hardy il y a plus de 50 ans. C’est cette même douce mélancolie qui résonne à tue-tête dans les trois souvenirs que raconte dans Crève avec moi Léa Clermont-Dion, à qui l’on doit La revanche des moches (VLB, 2014) et, avec sa complice Marie-Hélène Poitras, Les superbes (VLB, 2016).

Sous-titré Best friends forever, Crève avec moi relate en trois temps une histoire d’amitié « à la vie, à la mort » ponctuée de petits et grands drames entre la narratrice, prénommée Léa, et Poupie, sa meilleure amie depuis la garderie. Or, malgré le pacte de sang et les serments, la vie séparera Léa et Poupie. « C’est ta fête, Poupie. Tu ne peux pas t’en aller comme ça sans me dire au revoir. »

À mesure que le souvenir de Poupie disparaît du récit, c’est le sentiment de culpabilité et la peine de la narratrice qui prennent toute la place. De fait, alors que la narratrice exprime avec toute la fougue d’une adolescente révoltée son amour pour sa meilleure amie dans l’acte 1, où Léa se remémore ses 14 ans dans son bled paumé de Gardenville, le récit, teinté d’humour et d’ironie, se fait ensuite de plus en plus égocentrique.

Ainsi, dans l’acte 2, où Léa, 22 ans, étudiant en « sciences po » à Saint-Germain-en-Laye, pose un regard critique sur les petits-bourgeois qui l’entourent — « Enfants du capitalisme sauvage en rébellion. Classique. » — et se moque gentiment de son père qui l’appelle pour raconter « ses vieilles histoires », la narratrice, que l’on sent nostalgique de sa prime jeunesse, se lance dans une autocritique impitoyable. Et cela, non sans humour ni autodérision : « Mon destin est différent de celui de Britney Spears et ça me peine un peu. » Dans l’acte 3, Léa, alors âgée de 28 ans et s’apprêtant à devenir maman, est déjà à l’heure des regrets et des bilans.

Tandis qu’elle s’étourdit et se perd dans ce trop-plein de mots afin de ne pas faire remonter à la surface la douleur de la séparation — « Je m’étais promis que j’allais oublier. Tout oublier. » —, voilà que Poupie, qu’elle n’a pas vue depuis l’adolescence, donne, enfin, signe de vie.

Récit introspectif au ton doux-amer, d’une écriture vivante et aux élans fatalistes propres à l’adolescence, Crève avec moi dissèque avec finesse une peine d’amitié. Une peine d’autant plus difficile à vivre que, contrairement aux histoires d’amour, les histoires d’amitié ne devraient pas finir mal. À mots couverts, Léa Clermont-Dion traduit justement les malentendus, les non-dits et les rendez-vous manqués qui minent une amitié, parfois jusqu’au point de non-retour.

Dans la foulée, l’auteure polyvalente aborde notre malaise, nos maladresses et notre incompréhension face à la maladie, tant mentale que physique. Certes, on pourrait accuser le tout d’être superficiel et peu substantiel, mais force est d’admettre que derrière l’aspect girly girl du propos se cache une réelle profondeur.

 

Extrait de «Crève avec moi»

Je m’installe à mon spot habituel. Là où il y a un rocher sur lequel il est écrit « Clodelle + Vincent = Coeur ». Sérieux, c’est qui les caves qui ont l’idée de massacrer la nature en se croyant assez importants pour graver leur nom sur une pierre ? Je veux dire, t’es pas Jésus ou mère Teresa. Ça sert à quoi de crier à tout le monde que ton amour de six mois est digne d’intérêt ? Poupie et moi, on n’a jamais fait chier personne avec notre amour. Ça aurait été la chose la plus absurde de dire à la terre entière qu’on s’aime à mourir. Mon petit collier best friends forever, je le porte, mais je ne le montre pas à tout le monde.

Crève avec moi

★★★

Léa Clermont-Dion, Québec Amérique, « Collection III », Montréal, 2019, 129 pages