Dans la vie comme à la lutte, l’important, c’est l’histoire

Mathieu Poulin et le lutteur The Animal Bob Anger
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Mathieu Poulin et le lutteur The Animal Bob Anger

« Is everything wrestling ? » (Est-ce que tout est désormais de la lutte ?), demande le journaliste Jeremy Gordon dans le New York Times Magazine du 27 mai 2016, en observant que la vie politique américaine comme sa culture populaire « ressemblent de plus en plus à la lutte, c’est-à-dire à une réalité construite au sein de laquelle des histoires écrites à l’avance se fondent librement à d’authentiques événements, tandis qu’une ligne floue entre vérité et mensonge semble augmenter, et non diminuer, la dépendance du public au mélodrame » [traduction libre]. Que Donald Trump ait jadis participé à plusieurs émissions de la WWE ouvrait grand la porte à pareil parallèle.

C’est aussi ce qui saute aux yeux de l’écrivain Mathieu Poulin, 36 ans, au moment de renouer il y a quelques années, à la faveur d’un débrouillage de la chaîne télé de la WWE, avec l’univers de la lutte, qu’il avait fréquenté enfant. Ce lecteur avisé d’Hubert Aquin, de Nelly Arcan et de Serge Doubrovsky constate alors que le plaisir de la lutte tient désormais beaucoup à cette tension entre histoire et métahistoire qu’alimente volontairement le scénario, une perméabilité mutuelle — la réalité qui infléchit la fiction, la fiction qui infléchit la réalité — rappelant celle de l’autofiction.

 

L’époque où la lutte gommait presque maladivement toute allusion à la nature fictive de son spectacle était bel et bien révolue et l’intérêt s’en trouvait, paradoxalement, décuplé. « Je voyais dans la lutte la meilleure métaphore du monde dans lequel on vit présentement, de l’ère post-factuelle », se souvient celui qui signait en 2016 un essai aussi facétieux que brillant sur l’art de la lutte dans Des nouvelles nouvelles de Ta Mère (aux Éditions de Ta Mère), sans doute l’outil le plus éclairant pour qui souhaite réfléchir à ce sport-spectacle depuis Le monde où l’on catche, de Roland Barthes (paru dans Mythologies en 1957).

« Je me répétais tout le temps la phrase : “La vérité ne compte plus, c’est seulement le récit qui importe.”  Chaque fois que je consommais de l’actualité, c’était toujours des nouvelles sur des choses que tu pensais qui étaient vraies et qui ne l’étaient pas, même des trucs anecdotiques comme François Bugingo ou Giovanni Apollo. Je passais du temps dans la section des commentaires de Fox News et j’étais fasciné par le fait que ces gens-là vivent dans une réalité complètement différente de la mienne. Et je me rendais compte qu’en politique, comme à la lutte, la vérité n’était plus importante. L’important, c’était de faire réagir, de convaincre les gens de croire à ton histoire. »

Le ring de la vie

Ce sont ces réflexions qui tapissent La lutte, second roman à la fois comique, clairvoyant et réellement émouvant de Mathieu Poulin, narré par Étienne Renaud, connu entre les câbles sous le sobriquet Professeur Douleur, malgré sa carrière universitaire avortée. Sa prise finale ? La Soutenance.

En subissant une blessure grave pendant un combat d’échelles l’opposant au Gros Bon Sens lors du gala hebdomadaire de la FLASH (la Fédération de lutte actuelle de Saint-Henri), l’athlète prend la mesure de la corde raide sur laquelle dansent ses confrères et consœurs, privés d’assurances et de sécurité d’emploi.

L’intello ascendant flanc mou s’arrachera bientôt à sa ridicule peur de la confrontation en tentant de fonder un syndicat de lutteurs. Des démarches qui, malgré la fin de non-recevoir que lui sert le patron Luigi, deviendront partie prenante des intrigues de la FLASH tellement elles déchaînent les passions chez les spectateurs. Une bonne histoire, c’est une bonne histoire.

Il y a dans le quant-à-soi éternel de ceux que le doute paralyse une posture qui confine au surplace, voire au cynisme, souligne l’auteur, pour qui La lutte serait « un livre sur les difficultés de l’engagement à l’ère post-factuelle », mais aussi une ode à cet acte de foi consistant à cesser d’être spectateur de sa propre existence.

Pour le Prof Douleur, qui attend un enfant avec sa blonde Psycho Lily, également lutteuse, pas le choix d’enfin monter dans le ring de la vie et de faire fi de la possibilité qu’il se trompe, ou de la possibilité d’une défaite. « La lutte a cela de mystique qu’elle exige la foi et contraint celui qui croit à l’humilité en le confrontant au factice de sa propre vie », écrit Poulin.

« Je ne sais pas si tous les fans de lutte voient ça comme ça, mais la lutte m’a obligé à me demander dans quelle mesure je suis tout le temps vrai dans mes relations interpersonnelles », confie celui qui coanime le balado de lutte Le petit paquet. « Est-ce que la représentation que je fais de moi-même sur les réseaux sociaux est la bonne ? Est-ce que j’agis différemment avec telle ou telle personne ? Fondamentalement, c’est qui le vrai moi ? »

La leçon de vie de la lutte

Ça fait de grosses questions, pour un livre sur la lutte, non ? Mathieu Poulin rigole. Malgré tout le sérieux de sa pensée (« Quand je dis que la lutte est la meilleure métaphore pour comprendre le monde dans lequel on vit, ce n’est pas une boutade, j’y crois »), il reste quand même quelque chose de merveilleusement insolent dans cette façon d’intellectualiser un art mettant en vedette des hommes couverts d’huile et des femmes aux mille rallonges capillaires.

Je ne sais pas si tous les fans de lutte voient ça comme ça, mais la lutte m’a obligé à me demander dans quelle mesure je suis tout le temps vrai dans mes relations interpersonnelles

Et pourtant, malgré sa nature indéniablement satirique, La lutte n’est vraiment pas qu’une joke, reproche qu’avaient adressé quelques esprits austères au premier roman de Mathieu Poulin, Des explosions (2015), une fausse biographie du réalisateur de films d’action Michael Bay.

« Il y a dans la lutte une leçon de vie. Si tu veux être un lutteur qui a du succès et qui est respecté, il faut que tu sois prêt à mettre les autres over », explique-t-il en employant l’expression « to put someone over », laquelle désigne le geste de bien faire paraître un adversaire. « Et au quotidien, pour être heureux, faut que tu sois prêt à mettre les autres over, pas juste penser à toi. C’est le fait de faire des choses pour les autres qui va te permettre de t’épanouir. »

Ces phrases ont bien failli composer la conclusion de La lutte, elles seront celles de cette entrevue : « À la lutte comme à la vie, je prends la décision de croire, croire qu’on n’est pas destiné à s’entre-déchirer. C’est peut-être une histoire que je me conte, mais en fin de compte, comme à la lutte, l’important, c’est l’histoire. »

 

La lutte

Mathieu Poulin, Éditions de Ta Mère, Montréal, 2019, 342 pages