«Un jour de plus»: de la chance de repousser l’ultime échéance

Illustration tirée d’«Un jour de plus»
Photo: Nouvelle adresse Illustration tirée d’«Un jour de plus»

Quoi de mieux, à titre d’acte fondateur d’une nouvelle collection, que la publication d’une bédé dont le thème central est la mort ! C’est un peu ironique, comme le chantait Alanis. La collection dont il est question, ici, c’est Nouvelle adresse, que l’on retrouve au sein de la maison d’édition Front froid, et cette bédé n’est rien de moins que le plus récent titre, le vingtième en fait, de Philippe Girard, Un jour de plus. Deux raisons, donc, de célébrer !

Ici, le bédéiste originaire de Québec renoue avec un thème maintes fois visité dans son œuvre, celui de la mort. Ou, plutôt, de son report puisque le récit commence au moment où Marguerite, une octogénaire qui vit ses derniers instants couchée dans un lit d’hôpital et qui, tandis qu’elle s’apprête à pousser son dernier souffle, reçoit un cadeau inespéré : une journée de plus sur Terre.

Pour remettre de l’ordre dans sa vie, pour terminer ce qui ne l’est pas, bref, pour partir l’âme en paix, c’est le cas de le dire.

Une road bédé

De là naît une « road bédé » sur fond de vieille chicane de famille dans laquelle Marguerite entraîne avec elle, dans son aventure, sa petite-fille Karine qui n’est pas certaine de tout comprendre ce qui est en train de se produire, elle qui était venue accompagner sa grand-mère dans ses derniers moments.

Mais dans la mort et surtout dans son absence, l’incompréhension est un moindre mal que le départ de celles et de ceux qu’on aime.

Bien évidemment, on a affaire à une question maintes fois posée en fiction, celle portant sur ce que l’on ferait si on savait de combien de temps on dispose avant la grande échéance.

Parce qu’en ce sens, il semblerait que notre plus grand mécanisme de défense vis-à-vis de la mort, qui est celui de réussir à se faire croire qu’elle n’arrive qu’aux autres, porte en lui sa propre contradiction puisque c’est ce refus d’imaginer sa propre date de péremption qui est à la base de plusieurs comportements que l’on regrettera, à l’heure de partir.

Et comme Girard aborde la question sous cet angle, il offre une ouverture franche à une réflexion sur la nature de notre passage, plutôt que de se contenter du traditionnel récit de science-fiction métaphysique un peu trop philo pour ses propres capacités.

Bref, Philippe Girard mûrit bien et livre un récit familial émouvant et une réflexion sur notre rapport au temps et aux regrets qui sonne juste. Les personnages, même si on sait peu de choses d’eux, sont somme toute assez tridimensionnels, se définissant dans leur action et leur réflexion.

Belle réussite

De plus, l’auteur utilise, pour raconter son histoire, cette technique narrative qui n’est pas sans rappeler l’œuvre théâtrale de son concitoyen Robert Lepage, particulièrement la scénographie de la pièce 887, tout en ajoutant quelques références, entre autres, à Tintin au Tibet, l’œuvre la plus poignante et la plus personnelle d’Hergé. Seul défaut ? On en aurait pris un peu plus.

Une belle, mais peut-être un peu trop courte, réussite.

 

Un jour de plus

★★★★

Philippe Girard, Nouvelle adresse, Montréal, 2019, 86 pages