«Indignation totale»: ce qu’être indigné nous dit

La propension de Nestlé à s’approprier les ressources naturelles à vil prix constitue l’une des charpentes de l’essai.
Photo: Frederic J. Brown Agence France-Presse La propension de Nestlé à s’approprier les ressources naturelles à vil prix constitue l’une des charpentes de l’essai.

L’indignation habite notre époque. Elle se nourrit de scandales qui se succèdent sans jamais constituer un tout, estime le philosophe belge Laurent de Sutter dans ce bref essai aussi exigeant qu’éclairant. En se fondant, entre autres, sur Nietzsche, Hegel, Spinoza et Jacques Rancière, l’auteur de L’âge de l’anesthésie (Les Liens qui libèrent, 2017) décortique de belle façon les mécanismes du scandale et de l’indignation. Un exercice nécessaire afin de soigner la santé du débat public.

Sutter montre que l’indignation unit autant qu’elle divise. Ses manifestations souvent violentes disqualifient tout élément étranger à l’argumentaire avancé par les indignés, prêts à tout pour gagner. Elle engendre sa propre raison, ce qui crée des clivages, explique le philosophe. Paradoxalement, l’indignation « produit ce contre quoi elle se soulève ». Un exemple ? « Ceux qui ont porté Trump au pouvoir ne sont pas les républicains qui le soutenaient, mais les libéraux qui le méprisaient si ouvertement. »

 

L’indignation née du scandale est « l’affect premier de l’âge de l’anesthésie », signe de la dépression de nos sociétés, affirme Sutter. « Nous scandaliser est ce qui nous reste pour nous donner la sensation que nous sommes en vie. » L’indignation devient le moyen de « briser pour un instant la gangue d’indifférence qui nous entoure ». À méditer.

Les propos anti-Trump proférés dans les talk-shows américains, les divisions au sein du mouvement #MoiAussi, l’affaire des caricatures de Mahomet, la reddition du premier ministre Alexis Tsipras dans la foulée de la gestion de la dette de la Grèce et la propension de Nestlé à s’approprier les ressources naturelles à vil prix constituent la charpente de l’essai. Ces scandales récents se présentent comme « un mixte complexe de désirs, de violence, de tentative de forclusion et de retour du refoulé » à partir desquels le philosophe livre de pénétrantes analyses.

Il existe une indignation affirmative et active, soutient l’essayiste, qui cite l’exemple de l’appel Indignez-vous, de Stéphane Hessel. Par ailleurs, la photographie « sobre et pathétique » de Nilüfer Demir, qui a montré le cadavre d’un enfant de trois ans sur une plage turque en septembre 2015, a constitué « ce qui manquait pour que ce qui n’était jusque-là qu’un débat abstrait [sur la crise des migrants] prît la forme d’une cause concrète ».

Sortir de la spirale du scandale

Sutter invite à dépasser la raison qui s’en tient à la confirmation ou à l’affirmation d’une position idéologique. Plutôt que de se borner à déterminer le bien et le mal dans tout scandale, il importe de demander : « comment faire en sorte que des situations si terribles, si débiles, si répugnantes ne se reproduisent plus à l’avenir ? ».

En un mot, il faut se doter d’une raison qui avance au lieu de s’arrêter ; une raison qui mène au choix, à l’engagement, et non à la surenchère et à la division. C’est sans doute un urgent besoin, car d’aucuns aspirent aujourd’hui à « retrouver une forme de paix de l’âme », croit Laurent de Sutter.

 

Ce que notre addiction au scandale dit de nous

Laurent de Sutter, Éditions de l’Observatoire, Paris, 2019, 141 pages