Colette, l’éternelle rebelle

L’autrice française Colette demeure contemporaine 65 ans après sa mort.
Photo: André Morin / collection Frédéric Maget L’autrice française Colette demeure contemporaine 65 ans après sa mort.

Plonger dans Les 7 vies de Colette, c’est non seulement redécouvrir l’autrice française dans toute sa splendeur et sa complexité, c’est aussi constater à quel point Colette (1873-1954), cette amoureuse de la nature et des chats, qui sut se réinventer à chaque âge de sa vie, demeure contemporaine. Et ce, 65 ans après sa mort.

« C’est la force de Colette, de savoir s’adapter. J’aurais envie de dire que la liberté n’a pas d’âge ni d’époque. La volonté d’être soi-même et d’être libre est la même problématique pour une femme des années 1910 et 1920 que pour une femme d’aujourd’hui. Évidemment, les barrières à repousser pour Colette étaient plus importantes, mais ça ne veut pas qu’elles n’existent plus », avance Frédéric Maget, président des Amis de Colette et directeur de la maison de Colette, rencontré dans un salon de thé à Montréal.

Femme libérée

« Je veux faire ce que je veux », se plaisait à répéter Colette, qui fut tour à tour écrivaine, mime, danseuse, journaliste, critique de cinéma et marchande de produits de beauté — au grand dam de Sido, sa mère adorée, qui craignait de voir sa fille gaspiller son talent. Or, si plusieurs, comme Frédéric Maget, qui fut conquis adolescent par le roman La vagabonde, admirent ce monument littéraire doublé d’une icône de liberté, sachez qu’elle choque encore.

 

Ainsi, en 2013, lorsque Najat Vallaud Belkacem, ministre des Droits des femmes, proposa de la faire entrer au Panthéon, certains crièrent au scandale, allant jusqu’à traiter Colette de garce. Que pouvait-on tant lui reprocher ? D’avoir relégué Willy, son premier mari, aux oubliettes ? D’avoir été la première femme à dévoiler un sein sur scène ? Sa bisexualité ?

« Colette demeure sulfureuse, assure Frédéric Maget. Et comme Simone de Beauvoir l’a très bien dit, il ne faut jamais sous-estimer les forces conservatrices. C’est peut-être aussi un bon signe, car cela prouve que Colette n’a pas perdu son pouvoir de subversion. Tant qu’elle dérange, son œuvre continue à nous parler et à provoquer des réactions, des réflexions. Je regrette toutefois qu’elle ne soit pas encore reconnue en France comme un écrivain majeur, ce qu’elle est, de la première moitié du XXe siècle, à l’égal de Marcel Proust, qui bénéficie aujourd’hui d’une aura exceptionnelle. Ce qui est d’ailleurs assez étrange puisque l’on pourrait juger qu’il a eu une vie aussi scandaleuse que Colette. »

Frédéric Maget ne le cache pas. Derrière cette biographe fouillée élégamment écrite, laquelle s’avère un parfait complément au très beau livre que lui consacra Geneviève Dormann (Amoureuse Colette, Herscher, 1984), se cache sa volonté de ne pas la voir sombrer dans l’oubli.

« Colette est emblématique de tout ce qui concerne les écrivaines, les femmes qui existent par la création. Malheureusement, l’histoire étant encore et toujours écrite par des hommes, ces femmes ont tendance à disparaître des histoires — même si elles ont été très célèbres à leur époque. Et pour justifier cette disparition, on est prêt à toutes les bassesses, c’est-à-dire à considérer que ce ne sont pas des œuvres très sérieuses et qu’elles sont moins importantes que les œuvres d’auteurs masculins. »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Frédéric Maget, pour son livre «Les 7 vies de Colette»

Afin d’éviter le processus d’effacement et d’invisibilisation des femmes, comme analysé par l’historienne Michelle Perrot dans Le chemin des femmes (Bouquins, 2019), l’auteur souhaite créer des liens entre ces femmes, les replacer dans l’histoire. Notamment grâce aux biographies et au Festival international des écrits féminins, créé en 2012, un an après l’achat de la maison d’enfance Colette, à Saint-Sauveur-en-Puisaye, en Bourgogne — laquelle vient tout juste d’être jumelée à la maison d’enfance de Gabrielle Roy, à Saint-Boniface, au Manitoba. S’il croit en l’éducation, Frédéric Maget note avec dépit que même si aujourd’hui plus de la moitié des romans sont écrits par des femmes, elles ne forment que 20 % du corpus enseigné dans les universités en France.

Coquine Colette

Outre le fait que la vie de l’autrice de la série des Claudine fasse parfois écran à son œuvre, Frédéric Maget regrette qu’on la réduise au statut d’« écrivaine régionaliste spécialisée dans les domaines strictement féminins ».

« Prenez Le blé en herbe, l’un de ses romans les plus étudiés dans le cadre scolaire : on refuse d’en voir la vraie portée. On continue de se focaliser sur la relation entre Mme Dalleray et le jeune Phil comme une initiation sensuelle, alors que c’est un roman très profond sur l’adolescence, la découverte de la sexualité et la question du suicide chez les jeunes. »

Quiconque ayant lu Colette, L’ingénue libertine par exemple, où une jeune femme, faute de trouver le plaisir dans les bras de son mari, ira le chercher ailleurs, a eu droit à des sourires pleins de sous-entendus, rabaissant l’œuvre à une dimension sensuelle, érotique, coquine.

« Ce qui est drôle, c’est ce qu’on met derrière le coquin. Poser la question du plaisir sexuel de la femme dans le mariage en 1909, c’est tout à fait révolutionnaire, subversif. Souvent, on balaie le coquin du revers de la main pour ne pas voir qu’il y a quelque chose de profond. »

« Colette abordait avec beaucoup de courage le désir féminin, la maternité, les rapports mère-fille. Ces questions demeurent extrêmement modernes et comme son positionnement n’est pas théorique, il est toujours contemporain. Je crois que ce qui fonde la modernité de son regard, c’est qu’elle admet les contradictions et les paradoxes des femmes. On le voit bien dans La vagabonde, paru en 1910, où Renée Néré refuse l’asservissement du mariage, et dans L’entrave, publié en 1913, où le même personnage veut se soumettre aux désirs d’un homme », conclut Frédéric Maget.

 

Les 7 vies de Colette

Frédéric Maget, Flammarion, Paris, 2019, 232 pages