Cauchemar technologique

La tendance pour la contradiction de l’autrice et artiste Brigitte Archambault se reflète dans «Le projet Shiatsung», qui est loin d’être une œuvre simple.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La tendance pour la contradiction de l’autrice et artiste Brigitte Archambault se reflète dans «Le projet Shiatsung», qui est loin d’être une œuvre simple.

« J’aime créer les malaises, admet Brigitte Archambault, en parlant de son livre Le projet Shiatsung. C’est sûr et certain, je ne peux pas dire le contraire. Mais en même temps, je suis une fille super gênée. Je me dis “ qu’est-ce que je suis en train de faire, là ?  Je ne sais pas ! Ça te met mal à l’aise, mais c’est tellement drôle, en même temps. »

Cette tendance pour la contradiction se reflète d’autant plus dans Le projet Shiatsung, la première bande dessinée de Brigitte Archambault, qui est loin d’être une œuvre simple. L’intrigue va comme suit : on fait connaissance avec une jeune femme qui n’est jamais nommée, et qui a vécu toute sa vie cloîtrée dans la même maison barricadée par un mur de béton, élevée depuis son enfance par… un écran d’ordinateur. Son nom : Shiatsung.

Ainsi, à travers les planches, on suit le parcours rocambolesque et d’autant plus accablant de cette jeune femme entre liberté et soumission, entre nature et technologie.

Les moments cocasses où les tabous n’existent plus se superposent au contexte troublant dans lequel ce personnage principal évolue.

D’ailleurs, avance l’autrice, cette fascination pour la technologie, et surtout, sa possibilité de se développer jusqu’à l’infini, n’est pas anodine.

« C’est dans l’air du temps, l’intelligence artificielle, et tout ça ; j’essayais de m’imaginer un futur où la technologie serait tellement poussée que ça nous amènerait à être enfermés dans nos maisons, où il y aurait une intelligence artificielle qui essaierait de nous contrôler. »

Dans Le projet Shiatsung, ce futur où la technologie dépasserait les limites, est loin d’être joyeux. Au départ, les planches semblent quasi idéalistes : Shiatsung, l’écran omniscient accroché au mur du salon, se donne des airs de source d’information infinie, et répond aux moindres désirs de son hôte : approvisionnement alimentaire, divertissement, éducation…

On se rend compte assez vite, toutefois, que des limitations s’imposent : l’écran refuse de répondre lorsqu’on lui demande qui habite de l’autre côté du mur de béton entourant sa maison, par exemple.

L’entité prend même des airs autoritaires, voire répressifs au cours de l’histoire — de quoi donner la chair de poule, et l’autrice en est consciente. « C’est triste. Le livre, il est pessimiste, insiste-t-elle. Cette idée [d’intelligence artificielle] est venue naturellement, parce qu’on en entend parler beaucoup. J’essaie vraiment de m’imaginer ça, jusqu’où ça pourrait aller. »

En opposition, on retrouve le personnage principal qui tente tant bien que mal de vivre et découvrir son humanité dans ce monde aseptisé.

C’est dans l’air du temps, l’intelligence artificielle, et tout ça ; j’essayais de m’imaginer un futur où la technologie serait tellement poussée que ça nous amènerait à être enfermés dans nos maisons, où il y aurait une intelligence artificielle qui essaierait de nous contrôler.

 

Les conséquences de cet environnement donnent lieu à des scénarios pour le moins troublants, autant pour la jeune femme qui les subit que pour le lecteur qui en est témoin.

« Quand elle découvre sa sexualité, quand les animaux rentrent là-dedans ; ces espèces de fantasmes qui se transforment en trucs d’horreur… C’est venu intuitivement, inconsciemment, explique l’artiste. Plus ça allait, plus je me rendais compte que je mettais en opposition la nature et la technologie. Plus on évolue, plus la technologie entre dans nos vies, plus on essaie d’être “ surnaturels , on déconnecte d’avec la nature. »

Photo: Mécanique générale Illustrations tirées du livre «Le projet Shiatsung»

Cette déconnexion d’avec la nature est un phénomène actuel, avance Brigitte Archambault. « On s’isole, on oublie ce qu’on est. Mais elle, elle le découvre par elle-même, parce qu’elle est toute seule. »

N’empêche que la façon dont cette escalade se dévoile à travers les pages a de quoi bouleverser : la violence y est présente ; le malaise s’installe rapidement ; et la fin… nous laisse sur notre faim. Ça aussi, c’est voulu. « Je trouve que la fin laisse les gens au questionnement et à l’interprétation. Il y en a peut-être qui ne comprennent pas trop, mais c’est ça que je veux aussi. »

Foisonnant, éclaté

 

Dans toute sa complexité et ses thèmes percutants, il est étonnant d’apprendre que Le projet Shiatsung est la première aventure littéraire de Brigitte Archambault. L’autrice est artiste contemporaine et animatrice de profession, ayant cumulé au cours de sa carrière expositions en galerie et courts métrages. « J’ai connu la bédé plus sur le tard. Aujourd’hui, c’est tellement foisonnant. C’est tellement éclaté ! » s’extasie-t-elle. La bande dessinée est une fascination nouvelle pour elle, découverte à travers des exemplaires de fanzines punk des années 1980 et des inspirations indie.

Parmi ses idoles, elle nomme l’étoile montante Nick Drnaso (Sabrina, Presque Lune) ou bien le dessinateur belge Olivier Schrauwen (Arsène Schrauwen, L’Association). « C’est de l’art. Je pense que c’est une discipline qui est profonde ; t’as le temps de raconter une histoire, d’établir un mood. »

Photo: Mécanique générale

C’est au début de 2018 que s’est profilée l’idée de mettre au jour son propre roman graphique. « J’ai un rêve, c’est de faire une bédé, raconte-t-elle. Je me disais, c’est le moment ou jamais. Même si je ne gagnerai rien, je le fais. Ça m’a déculpabilisée, parce que je sentais que je faisais quelque chose pour moi, que j’avais le goût de faire. »

Au fil des planches, les images venaient toutes seules, dit-elle. Avoir un personnage principal féminin — et sans nom, aussi — a contribué à cet avènement d’idées facile.

« Je voulais vraiment me sentir comme le personnage, de m’immiscer dans ça, de m’imaginer comment je pourrais être dans une maison toute seule. À quoi tu penses ? Tu t’explores, tu grandis dans une maison, tu deviens une femme… Je me mettais à la place du personnage. »

Brigitte Archambault admet que les instances présentes au sein de son œuvre peuvent en choquer certains, en dégoûter d’autres — mais en fasciner plusieurs, aussi. « Je me sentais gênée, confie-t-elle. Mais en même temps, j’avais du fun, je trouvais ça drôle. Je riais quand ma fille vivait toutes ces émotions. C’est rigolo, t’sais. »

Le projet Shiatsung

Brigitte Archambault, Mécanique générale, Montréal, 2019, 208 pages

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