Lumières sur Anne Hébert

Anne Hébert, figure majeure de la littérature québécoise du XXe siècle. Ce que l’on connaît d’elle se résume vite: sa beauté, sa discrétion légendaire, sa vie à Paris entre 1965 et 1997. Ses livres.
Photo: Archives de l’Université de Sherbrooke / Fonds Anne Hébert Anne Hébert, figure majeure de la littérature québécoise du XXe siècle. Ce que l’on connaît d’elle se résume vite: sa beauté, sa discrétion légendaire, sa vie à Paris entre 1965 et 1997. Ses livres.

On en sait en général bien peu sur l’immense Anne Hébert (1916-2000), poète et romancière, figure majeure de la littérature québécoise du XXe siècle. Ce que l’on connaît d’elle se résume vite : sa beauté, sa discrétion légendaire, sa vie à Paris entre 1965 et 1997. Ses livres.

Par conséquent, il est faible de dire que la publication d’une première vraie biographie fouillée et documentée de l’auteure de Kamouraska constitue un petit événement. Et pour Marie-Andrée Lamontagne, rencontrée un matin d’octobre dans une boulangerie du quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal, Anne Hébert, vivre pour écrire, représente quinze années de travail — dix ans de recherche et cinq ans pour la rédaction. Une somme nécessaire et largement inédite. Quinze ans, tout en faisant autre chose, c’est le temps qu’il lui aura fallu pour éclairer les nombreuses zones d’ombre, fouiller les archives et la correspondance, rencontrer amis ou témoins. Tenter de mettre au jour le « mystère » Anne Hébert, une écrivaine qui la fascinait, elle qui n’avait fait que l’entrevoir un bref moment à Paris au milieu des années 1980.

Au chapitre des difficultés rencontrées par Marie-Andrée Lamontagne, romancière et journaliste, directrice générale de la programmation et des communications du Festival littéraire Metropolis Bleu — et qui aussi a dirigé de 1998 à 2003 les pages culturelles du Devoir —, figure bien sûr très haut la discrétion légendaire d’Anne Hébert, mélange de timidité et de farouche indépendance. Il aura fallu aller explorer sous la surface.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Andrée Lamontagne a tenté de mettre au jour le «mystère» Anne Hébert, une écrivaine qui la fascinait.

Et sous la surface, ce qui frappe d’abord est de découvrir cette espèce de trou noir qui a marqué le début de sa vingtaine, lorsqu’on l’a crue atteinte de tuberculose. Cinq années à vivre comme une recluse dans le cocon familial à l’atmosphère contrôlée de l’avenue du Parc à Québec. Couvée au-delà du raisonnable par des parents eux-mêmes à la santé fragile, estime la biographe. Mais aussi, on s’en doute, cinq années passées à lire et à rêver, à broyer beaucoup de noir et à s’évader par la porte étroite de son imagination.

En littérature comme en religion

Mais la tragédie n’étant jamais loin chez Anne Hébert, ce diagnostic de tuberculose va se révéler faux. Cinq années perdues dans la fleur de l’âge ? « C’est une mise au tombeau. Je crois que le temps s’est arrêté dans cette chambre », reconnaît Marie-Andrée Lamontagne. Mais c’est un événement qui fait figure d’épisode dans une existence marquée de façon plus générale par le spectre de la maladie et de la mort.

Les années de réclusion et la dépression, la mort du poète Saint-Denys Garneau, son cousin, ainsi que celle particulièrement tragique de sa propre sœur pendant qu’elle était enceinte, deviendront des affluents de cet « étang à monstres » dans lequel plongeait au besoin l’écrivaine.

Femme d’une grande beauté à la petite voix flûtée, incroyablement lumineuse — tous ceux qui ont pu l’approcher en témoignent —, Anne Hébert dégageait en même temps une certaine fragilité, parlant d’elle-même jusqu’à près de quarante ans comme d’une « petite fille ». Une image de fragilité — doublée d’une grande force intérieure, croit la biographe — qui a pu aussi conditionner certaines de ses amitiés, dont celles avec Jeanne Lapointe (toute première femme professeure titulaire de la Faculté des lettres de l’Université Laval) et l’écrivaine et universitaire Monique Bosco, qui vont tour à tour la soutenir et la protéger. Elle aura toujours aussi des chevaliers servants autour d’elle, rappelle la biographe, évoquant Paul Flamand, Jean Cayrol, Frank Scott ou Jean-Charles Falardeau.

« Anne Hébert, pour moi, naît deux fois , souligne Marie-Andrée Lamontagne.  Elle naît bébé en 1916 au mois d’août et elle naît une seconde fois quand elle arrive à Paris à l’automne 1954. Elle naît aussi à cette époque comme écrivain, même si elle avait déjà publié deux livres à compte d’auteur. C’est-à-dire comme écrivain conscient de ses dons et de la voie dans laquelle elle veut s’engager. »

Lorsqu’elle revient au Québec après trois ans en France, Anne Hébert est devenue quelqu’un d’autre, croit-elle. Mais ce n’est qu’après la mort de sa mère, en 1965, que l’écrivaine déménagera pour de bon à Paris, avant sa brève installation à Montréal en 1997.

Une aura de mystère, à la fois lumineuse et mortifère, qui vient s’ajouter à « l’énigme de sa vie sexuelle », la rumeur, disons-le, lui ayant souvent prêté une préférence pour les femmes. Si, on l’a vu, de nombreuses amitiés féminines fortes et fidèles ont traversé son existence, la biographie de Marie-Andrée Lamontagne nous révèle qu’Anne Hébert a entretenu une « amitié amoureuse profonde et réciproque » pendant une quarantaine d’années — du reste peut-être non exclusive, de part et d’autre — avec le Français Roger Mame, qui dirigeait les anciennes Éditions Mame et leur grande imprimerie installées à Tours, dans la Loire.

Et c’est en 1963 avec cet homme, à 46 ans, a raconté Mavis Gallant à la biographe, qu’Anne Hébert aurait « découvert la sexualité », elle qui partagera longtemps sa vie entre Paris et Menton dans le sud de la France, entre le prieuré du Clos-Lucé de Roger Mame et le Québec.

En avril 1964, à 48 ans, dans une lettre à sa mère qui déplore l’éloignement de sa fille, elle lui expliquait la tentation d’une vie transatlantique : « Ici, il peut m’arriver encore des choses heureuses. Je puis faire des rencontres passionnantes, des amitiés, un amour profond, peut-être. Au Canada, je sais très bien que rien ne m’arrivera plus jamais, surtout pas d’amour. Au Canada, pour moi, c’est de Saint-Denys étouffé dans une neurasthénie due en partie à ce trop peu de vie que nous offre notre pays. »

Il reste que c’est la littérature qui semblait prendre la plus grande place dans son existence. « Je suis rentrée en littérature comme on rentre en religion », expliquait-elle à une tante religieuse en 1965, sentant peut-être le besoin de mettre les points sur les « i » et un peu plus de distance entre elles

La biographie éclaircit parfois ce qu’Anne Hébert tend souvent à noircir. Au sujet en particulier de ses prétendues difficultés à publier chez nous ou du désert complet qu’était le Québec à l’époque de la Grande Noirceur. « Il y a une légende noire qui s’est construite autour d’elle, avec l’apport d’Anne Hébert certes, mais de manière presque candide. Une légende noire qui veut qu’elle se soit établie à Paris parce que la société québécoise n’était pas mûre à l’époque pour recevoir son œuvre, qu’elle avait été refusée partout, etc. »

 

Une version qu’il faut nuancer considérablement, estime la biographe, qui souligne avec justesse que la lecture sociologique que l’on a faite très tôt de son œuvre a en quelque sorte préservé la vie privée de l’écrivaine. « Cette lecture sociologique arrangeait Anne Hébert, explique Marie-Andrée Lamontagne, et c’est un clou sur lequel a souvent tapé la critique universitaire, avec notamment sa grande amie Jeanne Lapointe, qui a infléchi la réception. Tout convergeait, y compris en France, pour une lecture sociologique de l’œuvre qui va durer très longtemps. »

Malgré la « prison inimaginable » (dixit l’écrivaine) qu’était le Québec dans lequel avaient grandi ses parents, Anne Hébert a obtenu la reconnaissance presque d’emblée, rappelle Marie-Andrée Lamontagne, dès la publication du Torrent en 1950. Cela, malgré des difficultés à publier qui relèvent plus de « l’état sinistré de l’édition » au Québec à l’époque qu’à la portée subversive de son œuvre — Le torrent et les poèmes du Tombeau des rois seront d’abord publiés à compte d’auteur.

Une reconnaissance qui n’aura jamais vraiment fléchi par la suite, Anne Hébert accumulant tout au long de sa carrière les prix, les bourses et les distinctions. Plusieurs Prix du Gouverneur général, l’Athanase-David, le prix Femina pour Les fous de Bassan en 1982, de même que le très convoité prix Gilles-Corbeil pour l’ensemble de son œuvre en 1993.

Mais il reste que c’est le sentiment de la principale intéressée qui compte. À tort ou à raison, et avant toute chose. Et la biographie, en citant certaines lettres dans lesquelles Anne Hébert se confie à des proches, nous éclaire bien à ce sujet. « Mais c’est tout le paradoxe et toute la richesse d’un écrivain, de toute façon, que d’être dans l’ambivalence. »

Pour Marie-Andrée Lamontagne, qui avait pris pour modèle la fameuse biographie que François Ricard a consacrée à Gabrielle Roy (Gabrielle Roy : une vie, Boréal, 1996), il s’agissait d’abord de « montrer que tout se tient ». L’intimité, l’œuvre, les choix. Et c’est ce qu’on appelle une vie.

Extrait d’«Anne Hébert, vivre pour écrire»

En janvier 1965, elle est de retour rue Bonaparte, à Paris. Décor familier. À gauche, en entrant dans la cour, Mme Métrot, immuable, curieuse comme le sont inévitablement les concierges, continue de trôner dans sa loge. Mais la dame a bon coeur et elle s’est prise d’affection pour ses deux Canadiens. Jos Martin raconte qu’elle leur remettait leur courrier après en avoir lu les cartes postales, qu’elle ne se privait pas de commenter : « Elle nous disait : “Un tel ne va pas bien ou il faudra parler à votre cousine qui ne se plaît pas dans la maison de sa belle-mère.” On en rigolait. »

Anne Hébert, vivre pour écrire

Marie-Andrée Lamontagne, Boréal, Montréal, 2019, 504 pages