«De pierre et d’os»: odyssée nordique

En nous entraînant tout au nord, le roman de Bérangère Cournut nous parle de solidarité — nécessaire ou naturelle.
Le Tripode En nous entraînant tout au nord, le roman de Bérangère Cournut nous parle de solidarité — nécessaire ou naturelle.

Il est des histoires où le paysage semble être le personnage principal. Dans l’Arctique, c’est l’immensité qui commande. Le froid est son second. La faim et le silence, la lumière et son envers des longues nuits boréales viennent ensuite. De pierre et d’os raconte l’une de ces histoires.

Une nuit d’hiver, une adolescente inuite est séparée de sa famille après l’ouverture d’une faille sur la banquise. Elle se retrouve seule sur le rivage avec ses habits, le manche brisé d’un harpon, une peau d’ours roulée et un couteau en demi-lune, une amulette et cinq chiens séparés eux aussi de leur groupe.

 

Ainsi s’amorce pour Uqsuralik — nom qui désigne un animal blanc, entre l’ours et l’hermine — une petite odyssée initiatique, où la survie dans cet immense désert blanc commande chaque geste et chacune des décisions à prendre. Sous les étoiles, après avoir résisté à la sauvagerie des chiens, connu pendant des semaines la faim et la solitude, elle va rencontrer d’autres familles, se rendre utile et se faire une place dans ce monde sans frontières.

Comme son père lui avait appris à chasser, chose rare pour une femme, on décide vite de l’appeler Arnaautuq, Garçon manqué. Capable de subvenir à ses besoins, elle va passer toute seule un été sur la toundra, enceinte, avant de tomber sur un frère de sa mère et son petit clan. Ses parents, eux, sont sans doute morts. Et quand elle pense à eux, elle se plaît à les imaginer « vivant paisiblement ensemble, au pays où l’on n’a jamais faim ».

Racontant cette histoire à la première personne, dans une espèce de flux de conscience qui couvre plusieurs années, De pierre et d’os, sixième roman de Bérangère Cournut, nous entraîne au plus près de cette traversée du paysage. Une odyssée initiatique, pleine d’une cruauté toute naturelle, mais empreinte aussi d’une très grande douceur, où la femme finira par découvrir sa véritable nature.

Rythmé par les saisons et les mortalités, par la ronde des phoques, caribous, ombles, guillemots ou renards, très imprégné de spiritualité inuite et s’inspirant sans lourdeur des mythes qui donnent un sens à la vie, aux naissances et aux souffrances, De pierre et d’os, en nous entraînant tout au nord, nous parle de solidarité — nécessaire ou naturelle —, de circularité des éléments et des gestes que l’on pose.

Après Née contente à Oraibi (Le Tripode, 2017), qui était cette fois une plongée dans la culture des Indiens hopis en Arizona, l’écrivaine née en 1979, aussi poète ayant publié deux recueils au Québec à L’Oie de Cravan, semble affectionner l’exotisme, qu’il soit chaud ou froid, les décors épurés et les cosmogonies terre-à-terre.

Un roman qui se fera peut-être taxer par certains d’appropriation culturelle, qui n’y verront qu’une écrivaine française se glissant, du haut de sa culture dominante, dans la peau d’une Inuite. Alors qu’incarner l’autre, c’est peut-être approcher la définition même de la littérature, mélange d’empathie pour l’autre et d’imaginaire.

 

De pierre et d’os

★★★ 1/2

Bérangère Cournut, Le Tripode, Paris, 2019, 256 pages