«À l’eau froide les ombres»: une charpente rongée par les vers

Après «Cœur tomate et Jieux», Mathieu Boily clôt ici son triptyque «Bouturales».
Photo: Francis Vachon Le Devoir Après «Cœur tomate et Jieux», Mathieu Boily clôt ici son triptyque «Bouturales».

« Et si l’autre / c’était fini », interroge le « je » distancié d’À l’eau froide les ombres, plus récents poèmes de Mathieu Boily qui, après Cœur tomate et Jieux, clôt son triptyque Bouturales. L’autre, en effet, est presque absent de ce recueil, et pourtant il est partout, sous-entendu, dans les préoccupations d’un poème qui cherche sa voix et d’un sujet écrivant qui, dans « l’ornière des beaux mots », tente de retrouver sa nue-propriété. Et si l’autre, c’était moi ?

Le sujet écrivant a du chemin à faire et rien n’indique qu’il saura se retrouver, étant si loin de lui-même que c’est un « je » à la troisième personne : « et pourtant c’est là / que je a campé / un temps plein / dans la plore du cuir / qui le bordait ».

 

Cette distance lui permet d’ironiser sur son sort : « je s’offre à fleur / de poème à boire / même mort entretient / son arrière-goût / en esthète sûr ». Comme si c’en était assez de cette poésie du moi, de la fleur de peau et du vague à l’âme, et que l’auteur n’arrivait pas à écrire ses vers sans avoir conscience de générer un poème, il amalgame la perdition de son « je » à la poudre aux yeux des mots, des vers : « poème / je ne dit rien de l’esprit / volontairement / il cesse ou apprend / à cesser / de se rouler là-dedans ».

Le poème se construit ainsi, par ce sujet qui éprouve son rapport au monde et cherche sa parole, retenu par la crainte que les mots ne soient que fausses représentations : « voilà je assis / dans son lit prêt à envoyer / pieds devant le poème / qui le traîne et dans lequel / il s’oublie le jour durant ».

La langue est en adéquation avec le sujet, déconstruite et près de sa musicalité : « et dans le dur de l’amo / lissement de toute ». Ce jeu, adoubé à des enjambements maîtrisés — véritable force de l’écriture —, offre une double lecture, les vers se lisant et se relisant, créant une pluralité sémantique : « coulé de spirales / grand-laissé des révolus / sillon d’essors lui / définisseur ».

Finalement, à tâtons, le sujet se confronte à lui-même et la langue retrouve le chemin des conventions. L’écriture, plus fardée, mais sans élision ni enjambement, s’offre alors quelques élans lyriques et de magnifiques descriptions, dont celle-ci : « la maison crépite / les feuilles s’égouttent / le ciel pousse ses vents / et l’arbre foudroyé de la veille / conserve intacte / sa sciabilité impatiente ».

En amalgamant le sujet écrivant à son poème, Boily articule habilement le lien intrinsèque entre la construction identitaire et la prise de possession de la langue. Pour être maîtrisée et devenir parole, la langue doit d’abord être déconstruite, de cette même façon que l’être doit se briser pour trouver son unité.

La quête du protagoniste, ancrée dans la langue plus que dans la chair des émotions, ne plaira pas à tout le monde, mais cette liberté ironique vis-à-vis du texte offre un point de vue rafraîchissant sur la prise de parole poétique. Une détonation qui fait du bien.

 

Extrait de «À l’eau froide des ombres»

pour l’heure je raconte / à qui à personne / qu’on l’a quitté / ce monde le poème / corps onde / qui fait si bien bloc / contre l’incon / tenable / qu’il / fait / fatigué d’assister / à son propre spectacle / laisse à ceux à qui cela va / émotionnettes matérielles / transports de sourds / chair de bègue / dans chair à bégaie dé / poésié plus emballé / qu’emballé

À l’eau froide les ombres

★★★ 1/2

Mathieu Boily, Le Quartanier, Montréal, 2019, 80 pages