«Bleuets»: les yeux dans les bleus

«Je ne sais comment, ça a pris un tour personnel […] Je vais tenter de l’expliquer», écrit l’auteure Maggie Nelson.
Photo: Andrew Toth Agence France-Presse «Je ne sais comment, ça a pris un tour personnel […] Je vais tenter de l’expliquer», écrit l’auteure Maggie Nelson.

C’est cet appareil à soupirs goudronné de Michel Houellebecq qui parlait de « l’urgence rock and roll » des Pensées de Blaise Pascal comme d’une musique « sans rapport immédiat avec son temps ». Au carrefour des écritures de soi et de la théorie littéraire, la contexture de précieux bruits colligés par l’Américaine Maggie Nelson témoigne en quelque sorte de la même urgence. En résulte le genre de livre qui vous fait tonner d’enthousiasme : « Attendez, on a le droit d’écrire comme ça ? »

Ses propositions se présentent d’entrée de jeu sous les oripeaux d’une grande liberté formelle, d’un pied de nez au discours de l’ordre. Et tant pis pour la critique si elle n’a que peu fréquenté Barthes, Sontag ou même Goethe (ou si pour elle, les fragments sont signe de paresse).

Sauf qu’il y a ceci : une fois qu’on a lu Roland, Susan et Johann, en quoi une écriture un chouïa trop dépendante de leur influence peut-elle nous intéresser ? C’est là que l’intime intervient.

La gravité institutionnelle

« Je ne sais comment, ça a pris un tour personnel […] Je vais tenter de l’expliquer », écrit l’auteure, qui, après le vif succès des Argonautes, en 2015, voit aujourd’hui ses érudites méditations sur l’amour de la couleur bleue traduites aux Éditions du Sous-sol. Deux cent quarante « propositions » autour d’une improbable obsession se mêlent ici aux ébats sexuels, au chagrin amoureux et au tragique destin d’une amie devenue tétraplégique.

Vanté comme « un bijou poétique et consolatoire, entre Stig Dagerman et Roland Barthes », Bleuets a été reçu avec enthousiasme par certains en raison d’une idée un brin fainéante voulant que l’auteure n’ait pas son pareil pour rendre cool les œuvres qui nourrissent ses fragments poétiques (Michel Pastourneau, Joni Mitchell, Derek Jarman, Jacques Derrida, Marguerite Duras, Ludwig Wittgenstein).

Or, l’utilisation du « discours savant », dans Bleuets, se présente comme une grille qui cloisonne un monde trop souvent admiré depuis la lorgnette de l’Institution. La proposition transpire une politesse, un quasi-conformisme qui, paradoxalement, empêche le personnel de s’incarner pleinement ou même de vivre à la hauteur de l’épigraphe pascalienne sur laquelle s’ouvre le livre : « Et quand cela serait vrai, nous n’estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. » Ce constat a pour effet de rabaisser l’intime à l’anecdotique en ratatinant le vécu de Nelson et le travail de ses références dans une courte pointe cousue de substrat académique.

Le cœur en bas de page

L’évident clin d’œil à Barthes et aux Fragments d’un discours amoureux force la comparaison. On se souviendra que la profondeur de ces derniers résidait dans le fait que l’auteur n’offrait au lecteur qu’un schéma de projection où la forme était conséquente au propos. Ici, à l’inverse, les expériences de Nelson perdent en puissance, comme si le cœur n’était qu’une note de bas de page.

Au milieu de lumineux souvenirs torrides, un cours de prosodie ou bien un projet « païen, hédoniste et sexy » soumis à une université conservatrice tiennent le discours en laisse comme un surmoi indécrottable. C’est encore Blaise Pascal qui écrivait : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger. » Aucun danger que cela arrive à Maggie Nelson avec Bleuets.

 

Bleuets

★★★

Maggie Nelson, traduit de l’anglais par Céline Leroy, Éditions du Sous-sol, Paris, 2019, 112 pages

 

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