«L’allume-cigarette de la Chrysler noire»: le rythme de l’Amérique autochtone

L’allusion à l’automobile dans le titre de l’ouvrage se rapporte au père de Serge Bouchard, très américain dans l’âme et grand amateur de boxe.
Pedro Ruiz Le Devoir L’allusion à l’automobile dans le titre de l’ouvrage se rapporte au père de Serge Bouchard, très américain dans l’âme et grand amateur de boxe.

En disant pourquoi le chercheur en anthropologie est passé de l’étude des Premières Nations à celle des routiers, ces conducteurs de gros camions chargés de marchandises, Serge Bouchard se révèle soi-même sur un ton désarmant. Avant la standardisation récente de leur métier, les routiers avaient, à la suite des Amérindiens, une attitude sage devant la longue distance, épreuve que l’essayiste célèbre comme « la force de l’inutile ».

Il s’agit, en fait, de la vaste nature de l’Amérique. Elle garde encore quelque chose de son caractère sauvage originel et inspire plus aux travailleurs une lenteur appliquée qu’une simple précipitation. Né à Montréal en 1947, Bouchard a appris des Autochtones du nord du continent, surtout de ceux du Québec, à se méfier de ce qu’il appelle « une logique de la vitesse ». Il préfère la calme logique de la forêt et reproche même aux élites de la Nouvelle-France de l’avoir perçue comme « un enfer ».

Voilà le thème, rendu concret par l’écologisme actuel, du livre L’allume-cigarette de la Chrysler noire, qui tient de l’autobiographie et qui provient d’un choix de textes jamais imprimés jusqu’ici, mais lus par Bouchard à l’émission hebdomadaire C’est fou… à ICI Première. L’essayiste y avoue sa fraternité avec le coureur des bois et non avec le gouverneur : « J’étais plus dans le canot de Radisson que dans le fauteuil de Frontenac. »

L’allusion à l’automobile dans le titre de l’ouvrage se rapporte au père de Bouchard, très américain dans l’âme et grand amateur de boxe. Il a été chauffeur de limousine, puis de taxi, avant de faire faillite pour finir préposé à la réception dans un centre de rééducation pour jeunes délinquants. L’anthropologue se félicite d’avoir eu des parents d’une incroyance discrète, qui, sans rompre ouvertement avec le catholicisme ancestral, lui avaient transmis leur libre pensée.

La phrase d’un Déné, Autochtone des Territoires du Nord-Ouest, l’a marqué : « Nous étions trop spirituels pour être religieux. » Elle reflète, juge-t-il, sa propre expérience intérieure : « Sans croire, j’ai appris le recueillement, la prière, le symbole. » Cette communion avec la pensée amérindienne explique son rejet viscéral de l’héritage conservateur du premier ministre John A. Macdonald (1815-1891), ce natif d’Écosse qui fut père de la Confédération canadienne.

En plus de dénoncer les fraudes économiques de Macdonald et de ses partisans, il s’attaque à son « racisme : la répression des Métis, des Cris, des Saulteux-Ojibwés et des Assiniboines dans le Nord-Ouest en 1885, la pendaison de Louis Riel et des rebelles cris, la Loi sur les Indiens… » Il se console en louant la sagesse des femmes pêcheuses chez les Innus : « Pour nourrir la famille, il fallait la certitude du poisson » pour remédier « aux incertitudes de la chasse » pratiquée par les hommes.

 

Extrait de «L’allume-cigarette de la Chrysler noire»

Le rêve américain n’est pas tant de faire fortune, d’atteindre la gloire, de posséder le pouvoir. Le rêve américain serait plutôt de voir autorisé le mythe. L’identité relève autant de l’imaginaire que de la mémoire. Ici, on construit et on forge son propre mythe. En Amérique, il devient possible de choisir son mensonge.

L’allume-cigarette

★★★ 1/2

Serge Bouchard, Boréal, Montréal, 2019, 248 pages