Le livre scientifique en voie d’extinction

La littérature reste stable au fil de la dernière décennie. Le genre domine les catégories de sujet des titres imprimés.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La littérature reste stable au fil de la dernière décennie. Le genre domine les catégories de sujet des titres imprimés.

Les statistiques de l’édition au Québec en 2017, colligées par Bibliothèque et Archives nationales (BAnQ), dévoilent une fabrique du livre québécois en mutation. Ces chiffres, consultés en primeur par Le Devoir, s’attardent sur la production québécoise — et non sur les ventes — en recensant les bouquins recueillis obligatoirement en vertu du dépôt légal. Qu’y lit-on ? Des genres en voie d’extinction ; une diminution des tirages et du prix des livres ; et une micro-explosion de l’autoédition. Zoom sur quelques faits saillants.

Les livres qu’on ne produit plus sont parfois aussi parlants, socialement, que ceux que l’on fabrique. Et ces statistiques 2017 chiffrent la lente disparation du livre savant. De 2008 à 2017, la production d’ouvrages de sciences sociales est passée de 2444 titres à 1367 ; les titres portant sur les sciences naturelles et mathématiques ont aussi chuté, de 602 à 364.

« Je suis surpris de voir l’impact à ce point au Québec », commente Anthony Glinoer, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’histoire de l’édition et la sociologie du littéraire de l’Université de Sherbrooke. « Je connaissais la situation pour la France et la Belgique. L’édition en sciences sociales et en sciences de la nature connaît actuellement une chute historique. Les livres disparaissent même des librairies. Tout ce qui est édition savante est en crise, autant du côté de la production que du côté des ventes. »

Pourquoi ? Les réponses sont nombreuses, mais le spécialiste de l’édition nomme surtout la disponibilité désormais accrue des articles en ligne. « Je suis sûr aussi que Wikipédia joue un rôle, et que la perte d’intérêt des médias, comme la perte de leur recours aux expertises », est un facteur déterminant. La fin des publications gouvernementales imprimées mine également cette catégorie.

Stabilité du livre papier

Le manuel scolaire est aussi en grande diminution : il s’en était fait ici 1182 en 2008 et on n’en comptait que 421 en 2017. « C’était un gros, gros secteur au Québec, à cause de la loi 51 [et de l’obligation d’achat en librairie], qui faisait que les manuels avaient jusqu’ici une diffusion et des ventes très stables, étant achetés par les établissements scolaires. Maintenant, la majorité des établissements semblent se tourner vers des modes en ligne — je le vois personnellement avec ma fille de 1re secondaire, qui n’a plus que très peu de manuels », note M. Glinoer.

Par ailleurs, la littérature vit bien et reste stable au fil de la dernière décennie. Le genre domine (à 31 %) les catégories de sujets des titres imprimés. Bref, ce qui survit et vit, et même bien, ce seraient les livres sur lesquels on n’accepte pas le passage numérique ? « Tout à fait ; ces livres pour lesquels il n’y a pas d’équivalent autre que l’objet. Dans le monde occidental, la pénétration du livre numérique ne dépasse pas 15 %. C’est particulièrement bas. »

On note tout de même une hausse de 21 % entre 2008 et 2017 sur les titres numériques, alors que le nombre de titres imprimés suit une courbe à la baisse de 21 % pour la même période. La directrice du dépôt légal et des acquisitions à BAnQ, Mireille Laforce, indique toutefois en entrevue que « le gros bémol de ces statistiques, c’est qu’en numérique, le dépôt légal n’est pas obligatoire, mais volontaire. On estime qu’on reçoit de 25 à 30 % de la production, mais encore là… Il faut prendre ces chiffres avec un grain de sel ».

Des prix à la baisse

Fait étonnant : en tenant compte de l’inflation, le prix des livres imprimés a diminué de près de 26 % entre 2008 et 2017 ; et sur 10 ans, le tirage [le nombre d’exemplaires imprimés de chaque titre] a diminué de 19 %. « À mon avis, tout part d’une baisse des ventes, qui provoque en général des réactions chez les éditeurs, comme diminuer le nombre de pages par bouquin et diminuer le prix », note M. Glinoer. Et effectivement, si on croise ces chiffres avec les statistiques de l’Observatoire de la culture du Québec, on voit que les ventes totales de livres (toutes provenances) sont passées de 748 à 613,8 millions de dollars sur cette même période.

Anthony Glinoer remarque aussi « l’explosion de l’autoédition et des différentes formes d’autopublication ». Si le chiffre demeure anecdotique, c’est plus qu’un doublement, passant de 304 à 675 pour les publications imprimées et de 7 à 101 pour les publications numériques, toutes deux reçues en dépôt volontaire. « Ça reste relativement faible, mais des éditeurs commerciaux de renom reprennent désormais des auteurs qui se sont autoédités, par exemple », et le phénomène, selon le chercheur, est désormais à prendre en considération.