L’âme de Lisbonne

Nicolas Chalifour
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Nicolas Chalifour

En 2011, Nicolas Chalifour s’efforce sans grand succès de rédiger son second roman, Variétés Delphi, qui raconte les tribulations d’un serveur peu recommandable. L’inspiration tardant à venir, il se rend à Lisbonne, à l’invitation de son ami écrivain Patrice Lessard, pour un séjour d’écriture de quelques semaines.

Il y découvre les dédales cachés d’une ville fascinante, ses culs-de-sac débouchant sur de véritables trésors, l’effervescence de ses piteux et uniques bouis-bouis, ses bâtiments historiques en ruines, sa vie nocturne bouillonnante, sa douce révolte contre les soubresauts de la crise économique.

« Évidemment, l’écriture de mon roman n’a pas avancé d’un iota pendant ce séjour. Mais ma créativité, elle, en avait pour son argent, dit en riant l’écrivain, rencontré au très opportun Café Chiado no 28, à Montréal, en référence au célèbre quartier commerçant portugais et à la ligne de tramway qui le traverse.

Pour preuve, son troisième roman, Vol-DC 408, qui clôt une trilogie entamée en 2010, est largement inspiré de cette première visite dans la reine du Tage et des deux qui l’ont suivie.

« Je suis tenté d’employer des formules clichées, mais Lisbonne est une ville qui t’habite aussi fort que tu l’habites. Quand tu sors des sentiers touristiques, qui sont de toute manière en train d’anéantir l’âme de la ville à coup de Starbucks et de meubles IKEA, tu découvres un désordre, une résilience, une résistance chaotique et presque magique. »

La réalité est assez riche pour qu’on n’ait rien de plus terrible à inventer, mais l’expérience qu’on en fait est très pauvre comparée à ce qu’on vit dans la fiction

L’écrivain observe, discute, touche l’âme de la ville et travestit les détails jusqu’à obtenir des situations et des personnages grotesques et savoureux, mais empreints d’humanité, sur lesquels il porte un regard cinématographique, dont les teintes évoquent le meilleur de Fellini et de Baz Luhrmann.

« Je suis un peu ringard, mais je crois encore au travestissement pour mieux atteindre la vérité. Je suis certain que, si j’écrivais une autobiographie, ce serait beaucoup moins juste. La fiction me permet de dire des choses fondamentales sur moi. »

Clochard en costume-cravate

Un serveur new-yorkais se fait livrer par erreur une série de cahiers manuscrits. Ces derniers relatent quelques jours dans la vie d’Antoine, un écrivain en exil, qui se perd dans les envers de la capitale portugaise, hanté par un passé qu’il fuit à toutes jambes. « J’avais envie d’explorer ce que c’est de glisser dans la clochardise. À Lisbonne, on voit souvent des gens mendier en costard et cravate, parce que, quelques jours plus tôt, ils travaillaient dans un bureau et ont été abruptement mis à la porte. Il m’a semblé que la frontière entre le conformisme et l’envers du monde était vraiment mince, que ça pouvait arriver à n’importe qui au fond. »

Après quelques filatures obsessionnelles infructueuses, Antoine se laisse imprudemment entraîner, alcool et opiacés aidant, dans le sillage d’une bande d’attachants guérilleros sans domicile qui préparent des coups d’éclat contre le tourisme de masse et la gentrification.

« Comme mon personnage, les Portugais revendiquent, manifestent et refusent de se soumettre, tout en sachant qu’ils sont condamnés à l’échec. L’échec est fondamental dans l’existence, en plus d’être tellement révélateur. Je ne suis vraiment pas attiré par les récits édifiants qui finissent bien. Ils n’ont pas besoin d’art pour prendre un sens. »

En campant son narrateur dans une situation hors norme, Nicolas Chalifour poursuit une obsession pour la figure du marginal, l’un des nombreux clins d’œil thématiques qui relient les trois ouvrages — tous indépendants l’un de l’autre sur le plan narratif — de sa trilogie.

« Cette figure, qui regarde l’action par en dessous, de loin, est inspirée de mon enfance. J’avais 12 ans de moins que mes frères, et j’avais toujours l’impression d’être un peu en retrait. Mon père passait aussi beaucoup de temps avec l’artiste catalan Jordi Bonet, qui habitait une petite section d’un grand manoir à Saint-Hilaire. Ses œuvres saisissantes, son bras manquant, ce lieu intimidant… Cet univers prenait une dimension mythologique dans ma tête d’enfant. »

Parmi ses autres fascinations récurrentes, cette idée que la fiction nous habite avec autant d’intensité que le réel. « La réalité est assez riche pour qu’on n’ait rien de plus terrible à inventer, mais l’expérience qu’on en fait est très pauvre comparée à ce qu’on vit dans la fiction. C’est pourquoi, quand je retourne dans le manoir de mon enfance après l’avoir tant habité dans mes écrits, j’ai l’impression qu’il a disparu, parce qu’il ne ressemble plus aux souvenirs que je me suis créés. Ce sera sûrement la même chose avec Lisbonne, envahie qu’elle est par les petits culs à peine pubères qui arrivent le vendredi soir pour se saouler et repartent le dimanche matin. »

Un sort qui frappera bientôt de plein fouet Montréal, selon Nicolas Chalifour, si rien n’est fait pour réglementer Airbnb et limiter l’embourgeoisement. « Je suis le premier à déplorer la transformation des quartiers, mais aussi le premier à y participer. J’habite dans La Petite-Patrie, j’achète mon pain chez Automne, je vais à l’Isle de Garde. C’est vraiment complexe, mais comment rester silencieux devant une situation d’une telle tristesse. »

Vol DC-408

Antoine, écrivain en exil à Lisbonne, se laisse entraîner dans les actions tapageuses et risquées d’un groupe d’attachants guérilleros sans domicile fixe, qui souhaite libérer la ville des griffes de l’industrie touristique. S’ensuivent de nombreuses missions foireuses, des catastrophes hôtelières, la découverte d’un corps dans le Tage et un tragique spectacle de tauromachie, qui alimentent son inspiration romanesque et le contraignent à affronter son passé. L’écriture, ample, inventive, presque cinématographique dans son souci du détail et sa douce folie digressive, force l’adhésion à un univers teinté d’onirisme et à un narrateur aux décisions d’un pessimisme presque saugrenu. Les jeux de narration, ici superposée en deux entités, déstabilisent, tout en offrant une perspective performative et presque autofictionnelle sur le travail de création de l’auteur, ses doutes, ses élans engagés et son autocensure.

Vol DC-408

★★★ 1/2

Nicolas Chalifour, Héliotrope, Montréal, 2019, 294 pages