Le vague à l’âme d’AJ Dungo

À la base, AJ Dungo, jeune illustrateur dont les images ornent déjà les pages du «New York Times» et les campagnes publicitaires de Virgin, ne devait que plancher sur un livre jeunesse traitant de surf. L’histoire de sa conjointe l’a mené plus loin.
Photo: Audrey Dufer À la base, AJ Dungo, jeune illustrateur dont les images ornent déjà les pages du «New York Times» et les campagnes publicitaires de Virgin, ne devait que plancher sur un livre jeunesse traitant de surf. L’histoire de sa conjointe l’a mené plus loin.

Le récent documentaire de Rick Charnoski et Coan Nichols, The Tony Alva Story, retraçant le parcours tempétueux du premier grand champion du monde de skateboard, se termine par une image qui tient à la fois de la résilience et de l’héroïsme. L’athlète de 62 ans se pointe le cœur (heurte au passage son micro-cravate), soulève sa planche devant la caméra et prophétise : « Tant que j’aurai ceci et cela, je n’aurai besoin de rien d’autre. »

L’amour des choses simples, il va sans dire. Mais justement, quand on n’a que l’amour et qu’on le perd, que reste-t-il ? Des roues, une planche et une patate de chair bonne à pomper du vague à l’âme ? Sans doute. Cela dit, il y a parfois plus.

 

AJ Dungo est de cette légion d’individus qui ont aimé et perdu leur première flamme. Jusque-là, rien pour se targuer d’avoir inventé l’eau tiède. Or, dans son cas, c’est le cancer qui a forcé la rupture. Une attaque qui n’a laissé aucune chance à Kristen Carreon Tuason, sa copine décédée à l’issue d’un long combat. Cette joute, qui emporta dans un premier temps l’une des jambes de la jeune femme, n’empêcha nullement celle-ci de se remettre au surf, sport auquel elle avait initié Dungo, un ami de son frère avec qui elle partagera sa vie durant huit ans. Aujourd’hui, le visage de cette disparue revient, au même titre que l’histoire de son sport fétiche, dans l’un des plus beaux romans graphiques de l’année : In Waves.

Le refuge

L’histoire du surf est riche et présente une pratique qui remonte à très loin. Elle débute avant la colonisation de la Polynésie, les exploits de « l’homme poisson » Duke Kahanamoku, l’invention des planches creuses par Tom Blake au cours des années 1920, les harmonies vocales des Beach Boys, les riffs de Dick Dale et les films de seconde zone, comme How to Stuff a Wild Bikini (1965), Surf Nazis Must Die (1987) ou encore l’inoubliable Surf Ninjas (1993).

 

Initialement pratiqué par les Premiers Peuples du Pacifique, le surf possède cette capacité de ramener l’être humain à sa dimension de créature mortelle en quête de transcendance ; l’étoffe dont est faite la mythologie. En effet, qu’y a-t-il de plus près du conflit littéraire classique que le surfeur espérant dompter la vague ?

« Cette idée de mêler l’histoire du surf à celle de Kristen n’est pas de moi, mais de mon éditeur [NoBrow], explique AJ Dungo, joint par Skype chez lui, à Los Angeles. À vrai dire, je la trouvais passablement ridicule, initialement, cette idée… »

C’est que Dungo, jeune illustrateur dont les images ornent déjà les pages du New York Times et les campagnes publicitaires de Virgin, ne devait d’emblée que plancher sur un livre jeunesse traitant de surf. « Résumer l’histoire du surf en quelques pages m’apparaissait injuste. Idem pour la maladie de Kristen. Mais étrangement, plus je faisais des recherches, plus l’histoire du sport me permettait de replacer Kristen dans un contexte plus vaste, à la fois pur et ancestral. »

Au cours de ses fouilles, Dungo a découvert le lien unissant deux demi-dieux de l’océan : Duke Kahanamoku et Tom Blake. Et puis vlan, c’était là, sous ses yeux. « Il y avait un tel respect au sein de leur relation, une admiration mutuelle. J’y ai reconnu ma relation avec Kristen. »

 
Illustration: Casterman Illustration de AJ Dungo tirée du livre «In Waves»

Tissu conjonctif des deux récits à l’œuvre dans In Waves (mis en images par un jeu de couleur sépia et turquoise, alternant d’un chapitre à l’autre), la réciprocité entre les histoires a aussi servi à aérer des souvenirs qui auraient pu être plombés par le drame. De là le caractère polysémique du titre : la perte de soi dans l’horizon, la bataille contre les éléments, mais aussi une réflexion sur le rythme du récit, qui nous vient par vagues, comme les bonnes et les mauvaises nouvelles, et sur l’Histoire.

« Il y en a en fait trois niveaux : l’histoire du surf ; notre histoire, à Kristen et moi ; et mon histoire, en tant qu’illustrateur pris à revisiter ces événements en solo dans mon cubicule », précise l’auteur, qui a récemment parcouru les festivals de bédé français afin de promouvoir la sortie de la traduction de son roman graphique chez Casterman.

Le nez de Kristen

Le psychologue et essayiste Nicolas Lévesque écrivait dernièrement dans Phora, sur ma pratique de psy (Varia, 2019) : « On dit qu’une image vaut mille mots, mais il y a encore mieux : une connexion affective vaut mille mots. » N’en déplaise à ce dernier, en poussant la réflexion plus loin, on constate que la connexion affective et l’image sont aussi intimement liées. Au point où l’apprentissage des recoins du visage de l’être cher se transmet jusque dans le souci avec lequel on décompose les caractéristiques de celui-ci.

Illustration: Casterman

AJ Dungo, qui a passé trois ans sur In Waves, ne pourrait être plus d’accord avec cette affirmation. Son premier dessin de Kristen hospitalisée était un nid de détails, un nœud de vipères de plastique cathétérisant divers appareils médicaux à la jeune femme.

« Ces premières images étaient particulièrement chargées. Je ne pouvais pas me permettre d’être aussi méticuleux pour ce livre. Reproduire Kristen est alors devenu une seconde nature chez moi ; c’est comme si je voyais des choses que les gens ne voyaient pas : les lignes de son nez, ses sourcils. C’était difficile de revenir à tout cela », explique-t-il.

Ouvertement inspirée par les estampes et dessins marins du maître japonais Utagawa Hiroshige (1797-1858) et par l’œuvre de Daniel Clowes (Wilson, Ghost World), la technique de Dungo a évolué au fil de la création, tout comme son souci de construire un schéma narratif permettant au lecteur de respirer, en se sortant la tête du récit intime. « J’aurais aimé montrer toutes les facettes du surf et de l’évolution de la maladie, mais c’était impossible. Néanmoins, j’ai eu des échos positifs, tant dans la communauté médicale que chez les surfeurs. » 

 

In Waves

AJ Dungo, traduit par Basile Béguerie, Casterman, Tournai, 2019, 376 pages