«Par les routes»: à la croisée des chemins

Le huitième roman de Sylvain Prudhomme explore sans faire du surplace l’amitié, le désir et cette envie folle que l’on peut éprouver parfois de rompre les amarres.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Le huitième roman de Sylvain Prudhomme explore sans faire du surplace l’amitié, le désir et cette envie folle que l’on peut éprouver parfois de rompre les amarres.

« Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui partent. Et ceux qui restent. » Rien de plus simple. Par les routes, huitième roman du Français Sylvain Prudhomme, explore sans faire du surplace l’amitié, le désir et cette envie folle que l’on peut éprouver parfois de rompre les amarres.

À la veille de ses 40 ans, écrivain pris d’une envie de table rase, de calme et de concentration, Sacha avait quitté Paris pour « entamer une nouvelle vie » en s’installant dans le sud de la France.

 

Là-bas, le narrateur de Par les routes tombe par hasard sur un ancien colocataire, un ancien ami jamais revu depuis l’époque de leurs 20 ans. L’homme, qu’il appelle « l’autostoppeur », vit de petits boulots et habite la même petite ville, où il est en couple avec Marie, une traductrice de littérature italienne — et particulièrement de Marco Lodoli —, avec qui il a un enfant.

Avec lui, c’est le passé qui surgit tout d’un coup. À l’aube de la vingtaine, ils sillonnaient ensemble l’Europe chaque été. L’appétit d’aventures de l’autostoppeur, son envie de connaître des gens et de voir du pays, est intact.

Il continue à partir, disparaît pendant des jours puis des semaines. Il prend des polaroïds des automobilistes qui l’embarquent, envoie à la maison des cartes postales depuis l’Aveyron, le Jura ou les Pyrénées, se lance dans des voyages adjectifs (à Doux, à Lent ou à Brusque), gastronomiques (à Tournedos-sur-Seine, à Painblanc ou à Mouton) ou anatomiques (à Menton, à Courbes, à Corps ou à Sein). En dépit du bon sens, les fugues de l’autostoppeur-collectionneur s’intensifient.

Pendant ces absences, de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues, le narrateur va se rapprocher de Marie et de son fils. Cellule familiale bouleversée, inversée même, ils vont confier au voyageur des missions, des demandes spéciales. L’envoyer dans un coin ou l’autre de la France. « Il était comme une terminaison de nous-mêmes envoyée à l’aventure, une sonde par laquelle des bouts du monde nous étaient rapportés. Il était notre explorateur. »

Hommage poétique à l’inspirante toponymie française, roman existentiel tout en finesse, un peu mélancolique aussi avec sa part de mystère, roman d’amour bien sûr, Par les routes, un peu comme Les grands et Légende (Gallimard, 2014 et 2016), fait résonner l’effet du temps et l’appel de la liberté.

La tonalité du roman, elle, ressemble à un alliage entre Lodoli — pensons surtout au personnage du magicien Vapore dans Les promesses, qui s’évapore dans la nature — et tout Famous Blue Raincoat de Cohen.

Au fil d’une œuvre constante et discrète, Sylvain Prudhomme, né en 1979, sonde de livre en livre le passage du temps, l’appel de la liberté et l’effet des choix, nous donnant un des plus beaux romans français de cet automne. Un roman qui donne à la fois envie de partir et de rester, de tout quitter pour prendre la route ou de se fabriquer un perchoir d’où il sera toujours possible, au besoin, de prendre un élan.

 

Extrait de «Par les routes»

J’ai vu peu de gens, dans ma vie, pour lesquels autrui n’était jamais un poids, jamais une fatigue, jamais un ennui. Toujours au contraire une chance. Une fête. La possibilité d’un supplément de vie. L’autostoppeur était de ces êtres. C’était comme s’il avait constamment à l’esprit la pensée que chaque être placé sur sa route ne le serait peut-être plus jamais. La conscience que s’il voulait le connaître, c’était maintenant.

Par les routes

★★★★

Sylvain Prudhomme, Gallimard, coll. « L’Arbalète », Paris, 2019, 304 pages